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05/05-Arizona Dream - Ninou

 
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MessagePosté le: 17 Jan 2006, 13:54    Sujet du message: 05/05-Arizona Dream - Ninou Répondre en citant

 
 

Arizona Dream
 
Par Ninou


Ci-dessous le CR d'une balade faite en Arizona il y a déjà 4 ans. Certains l'avaient peut-être lu a l'époque...


Le sujet incontournable ces temps-ci, c'est la balade varoise qui a eu lieu il y a maintenant une quinzaine de jours. Un succès retentissant, qui nous vaut de superbes récits pleins d'aventure et d'émotions! Toutes mes félicitations à Yves et à tous les participants! Votre bonheur nous éclabousse!

Je vais pourtant devoir digresser et sortir des sentiers battus (ou plutôt des petites routes viroleuses du Var ) pour ne pas avoir eu la chance de pouvoir prendre part à cet événement fondateur...

Je m'en vais donc, si vous le permettez, vous narrer une petite balade, effectuée loin, très loin du Col du Babaou et de la montée du Castelet... Et pourtant, les émotions sont les mêmes... D'un continent à l'autre la moto et la nature procurent le même bonheur.

Nous sommes samedi soir. Il est 1 heure du matin. Je ne suis pas rentré a Los Angeles ce week-end. Je suis resté à Phoenix pour pouvoir aller faire une balade ce dimanche.

Il est 1 heure du matin et la température est agréable, il fait 25 degrés. La journée a été couverte et il est même tombé quelques gouttes... C'est rare... Cela fait 2 mois qu'il fait soleil sans discontinuer et l'on franchit allègrement les 40 degrés la journée. Il est temps de finir la dernière partie de pool (billard américain) et de rentrer se coucher car demain il faut se lever... Heureusement, ce n'est pas Yves qui organise, donc rendez-vous à 9h seulement (et pas 8h15!), devant le magasin de moto de John . Nous avons décidé d'aller nous balader dans les White Mountains, à l'est de Phoenix, plutôt que d'aller du côté de Sedona, Prescott et Jerome dans les montagnes centrales de l'Arizona. Ces endroits sont magnifiques, mais seront sûrement trop fréquentés... et fliqués.

La lettre est arrivée la semaine dernière. Une lettre à en-tête du DMV (Department of Motor Vehicles) de Virginie qui m'informe que je suis en "probation", en mise a l’épreuve... Pris 3 fois en excès de vitesse en l'espace d'une année, me voila donc catalogué comme mauvais conducteur, danger public. Obligation de suivre une journée de "formation" dans une driving "clinic" dans les 3 mois, sous peine de suspension du permis, et période de mise à l'essai de 6 mois: si je me refais gauler dans les 6 mois, c'est une suspension automatique... Pris 3 fois entre 15 et 20 km/h au-dessus de leurs limitations de vitesse ridicules et voila la sanction... Je suis dégoûté! Je m'en fous, car dès que je retourne à Los Angeles, fin juin, j'aurai mon permis californien, et ils pourront bien aller se faire foutre au DMV de Virginie! En attendant pourtant, je n'ai plus droit à l'erreur... Même si c'est plus loin, nous irons donc dans les White Mountains pour pouvoir nous faire plaisir plus sûrement.

Je suis devant le magasin de John à 9 heures moins dix. Il fait chaud. Le soleil darde déjà ses rayons avec violence, comme pour se venger de n'avoir pu se montrer dans toute sa splendeur habituelle la veille. Équipé de cuir de la tête au pied, je transpire déjà. J'entends bientôt le feulement caractéristique de la Ducati 900 SS de John. Nous inspectons nos machines, gonflons les pneus à la bonne pression, graissons et ajustons les chaînes... Nos doigts laissent des traces noirâtres en courant sur la carte de l'Arizona. Nous savons où nous allons. Je mets le totalisateur kilométrique journalier à zéro. Il est temps de partir, 9 h 30.

Direction Fountain Hills au nord-est de Phoenix, où nous prendrons la "Arizona 87", la nationale 87 en quelque sorte. Nous roulons dans Phoenix et sa banlieue nord-est, Scottsdale. La ville est déjà écrasée de chaleur et baignée d'une lumière intense que réfléchit la pierre blanche, sable et rose des maisons et du sol. Rien ne fait obstacle aux rayons de l'astre radieux, ni les bâtiments qui ne font guère plus de 2 étages dans leur immense majorité, ni les palmiers à la frondaison étroite et haut perchée... À peine peut-on trouver un peu d'ombre sous les oliviers au tronc noueux qui parsèment la ville. Les orangers arborent ostensiblement leurs fruits, dont la couleur vive se détache sur leur feuillage au vert brillant. Il y a 2 mois, ces mêmes arbres étaient en fleurs... Quel parfum subtil et enivrant envahissait alors la ville dans la fraîcheur du soir! Ici et là, d'immenses haies de bougainvilliers rouges, roses et blancs semblent donner la répartie aux lauriers-roses qui arborent des fleurs couvrant la même palette que celles des bougainvilliers mais dans des tons un peu moins vifs, plus pastels... Et si nous en sommes à parler de fleurs aux couleurs vives, que dire alors du "red bird of paradise", le petit flamboyant en français, dont les fleurs rouges et oranges sont plus éclatantes que le feu! Oui, flamboyant est l'adjectif qui convient. Au milieu de toutes ces fleurs aux couleurs exacerbées par la luminosité superlative, les cactus ("cacti" pour les puristes du pluriel latin) eux-mêmes se prêtent au jeu et arborent de belles fleurs qu'il serait bien téméraire de vouloir cueillir: une haie de rosiers passerait pour un nid douillet comparée aux épines qu'arborent les cactus locaux! Le roi des cactus lui-même, le saguaro, se pare de jolies fleurs qui ressemblent un peu à une marguerite jaune pâle et dont les senteurs sont réservées à la gent ailée tant elles sont farouchement défendues... Fleur de cactus... voila un nom qu'a sûrement porté plus d'une squaw ici au pays des Hohokams, des Anasazis, des Navajos, des Hopis et des Apaches. Belle, mystérieuse et inaccessible...

Nous tournons sur Bell Road. Là, dans le virage, une tâche à la consistance suspecte, mais je préfère me concentrer sur la circulation environnante. L’arrière de la moto se dérobe un instant. C’était bien de la graisse...

Partout autour de nous des maisons neuves ou en construction. Nonchalamment étalée au fond de la Valley of the Sun, Phoenix prend ses aises. Depuis une dizaine d’années c'est la ville qui croît le plus rapidement aux États-Unis. C'est maintenant la 5eme ville en terme de population derrière des mégalopoles comme New York et Los Angeles. Chicago complète le tiercé de tête, et San Diego l’enchanteresse prend une surprenante 4eme place. En termes de superficie, Phoenix n'est devancée que par la démesure toute Hollywoodienne de Los Angeles. Il faut dire qu'il y a la place ici. Alors les routes sont larges, les maisons individuelles nombreuses et les immeubles d'appartements dépassent rarement les 2 étages. Partout, là où il y a encore 2 ou 3 ans se trouvait une orangeraie ou l'aride végétation du désert de Sonora, se dressent, ou plutôt s’étalent, tant l’horizontalité éclipse la verticalité dans ce paysage, des "communities" aux maisons toutes neuves et au paysagisme soigné. Mais le désert est là, omniprésent, aux portes des ces banlieues au confort luxueux. La verticalité aussi est là, omniprésente pour peu que l'on prenne la peine de porter son regard au-delà de la vallée: là, de tous côtés, la vallée est ceinte de petites montagnes aux roches brunes brûlées par le soleil. Comme sculpté au burin, leur profil est anguleux et le restera sûrement encore longtemps tant l'absence de pluie, de gel et de vent rend l’érosion quasi-inexistante. Parfois, la montagne s'aventure dans la ville et la ville s'en accommode obligeamment en contournant respectueusement le pic téméraire.

Nous nous arrêtons pour faire le plein et acheter de l'eau ainsi qu'une pellicule pour l'appareil photo.

Du haut de l'autoroute surélevée, la Pima Highway toute neuve, mon regard embrasse la vallée. Chaleur et lumière...

L'autoroute devient route. Les constructions s'espacent. Le désert reprend ses droits. Le palo verde, un petit arbre à l’écorce verte, l'arbre national de l'Arizona, vole la vedette en décidant à lui tout seul de la couleur prédominante du désert en ce mois de mai. Ce sera le jaune. Le jaune de ses fleurs qu'il arbore à profusion. Croulant sous le nombre, l’épineux ocotillo ne peut qu'ajouter de légères touches d'orange en élevant à bout de branches au-dessus de cette mer jaune ses délicates fleurs oranges. Le Yucca Bananier tente la même chose en développant une grande tige au bout de laquelle trône une superbe grappe de fleurs blanches. Noyés dans cette mer jaune les figuiers de barbarie, cactus porc-épic et autres chollas réservent la vue de leurs belles fleurs roses, rouges, blanches ou jaunes à ceux qui feront l'effort de s’arrêter et de quitter la route pour s'aventurer de quelques pas dans le désert. Ça tombe bien, nous nous arrêtons. Pendant que John vérifie notre itinéraire sur la carte, je m’écarte de la route pour prendre une photo de ce désert en fleur, avec les montagnes en arrière-plan. Je fais attention où je mets les pieds. J'ai beau être bien protégé dans mon cuir, je ne voudrais pas marcher sur un des nombreux serpents à sonnettes que la chaleur printanière a sorti de leur léthargie hivernale. Il nous faut retourner légèrement en arrière car nous avons raté la route que nous devions prendre. Nous repartons et après 2 ou 3 kilomètres nous tournons à gauche sur Dynamite boulevard. Dynamite Boulevard! La chanson d'AC/DC me revient en tête et ne me lâchera plus pendant un long moment:

T-N-T! I'm dyna-mite

T-N-T! And I'll win this fight!

T-N-T! I'm a power load

T-N-T! Watch me explooooooode

Nous arrivons à Fountain Hill, oasis au milieu du désert, exhibant tous les attributs des nouvelles constructions phoeniciennes: de vastes maisons neuves aux couleurs pastels (beige, rose, mauve) et un paysagisme soigné faisant appel à toute la gamme des palmiers, cactus et arbustes à fleurs... Encore un peu à l’écart, protégée par une bande de désert, cette communauté sera très bientôt absorbée par la gargantuesque métropole qui est déjà à ses portes.

Nous prenons la nationale 87. Toute présence humaine disparaît bien vite. Nous sommes vraiment dans le désert maintenant. Nous quittons le Maricopa county et entrons dans le Gila county et, par la même occasion, dans la Tonto National Forest. Une forêt peut-être, mais une forêt de cactus alors! Le palo verde a beau imposer sa couleur au désert, le vrai roi du désert de Sonora c'est le saguaro. Ce cactus géant, qui peut vivre plus de 300 ans, mesure jusqu’à plus de 15 mètres de haut et pèse plusieurs dizaines de tonnes! Droit comme un i, il commence sa vie manchot, et quand il atteint la taille de 2 à 4 metres il se munit de bras. Il est typiquement en forme de fourche, ses bras formant bien vite un angle droit, s’élançant vers le ciel, parallèlement au corps. Mais la nature est capricieuse, et certains spécimens semblent laisser cours à leur licence artistique en étendant leurs bras suivant une géométrie moins rigide et plus tentaculaire. D'autres, plus timides sans doute, ont une multitude de petits bras qu'ils gardent près de leur corps, comme un boxeur en garde. Ici, au milieu du désert, ces magnifiques gants atteignent, tant en hauteur qu'en envergure, un développement extraordinaire, supérieur à celui des spécimens citadins. Çà et là des pics rocailleux émergent du sol plat du désert. Sur leurs flancs abrupts d’énormes rochers bruns en équilibre précaire défient les lois de la gravité parmi les saguaros. Je suis admiratif devant la capacité de ces cactus géants de plusieurs tonnes, et dont la circonférence à la base est inférieure à 2 mètres, à se fixer sur la roche ainsi...

Je remarque aussi le Teddy Bear Cholla (Cholla ours en peluche) qui doit son nom à son aspect doux et cotonneux. Mais il ne faut pas s'y tromper: s'il a cet aspect là, c'est à cause du nombre incroyable d’épines qui couvrent ses branches et se croisent en tous sens! Il ne fait pas bon lui faire un câlin au Teddy Bear! D'autant plus que, si l'on en croit la sagesse populaire, il n'est même pas besoin de le toucher pour tater de ses épines: on l'appelle le jumping cactus (le cactus bondissant). On l'accuse d’être capable de détecter une présence vivante à quelques centimètres et de projeter alors ses épines (équipées de barbillons!) sur l'imprudent! En fait, ses épines se cassent très facilement et il suffit du moindre frottement d'un vêtement pour que les épines restent accrochées à l’étoffe, d'où l'origine de sa réputation.

Nous commençons à monter et la route daigne enfin nous offrir quelques courbes. Oh, à peine quelques degrés et nous restons proches de la limitation de vitesse de toutes façons... mais ces courbes sont les bienvenues. Nous arrivons bientôt à Payson et la route 87 devient la 260 et oblique plus franchement à l'est.

Nous montons toujours et soudain, au détour d'une butte, le relief se fait plus arrondi et la végétation change radicalement. Nous avons quitté le royaume du saguaro... Les pics rocailleux hérissés de saguaros se transforment en collines portant une herbe rase et grisâtre, parsemées de genévriers qui forment de gros buissons sphériques.

Nous atteignons bientôt un plateau où la végétation reste la même et la route reprend sa linéarité. Nous quittons le Gila county et faisons une brève incursion dans le Coconino county avant de rentrer dans le Navajo county. John ouvre la route depuis le début. Je me contente de suivre, c'est lui le local...

Bien vite nous recommençons à monter et les premiers pins apparaissent. L'herbe se fait plus verte et quelques lacs apparaissent de loin en loin. Ce n'est plus de l'air chaud que nous fendons et la température se fait bientôt idéale. Nous sommes dans les White Mountains! Il a dû pleuvoir récemment car les bas-côtés de la route sont inondés. La délicieuse et entêtante senteur des pins me rappelle la côte atlantique chez moi en Gironde. La route se fait un peu moins sage au milieu de ce qui est maintenant une superbe forêt de pins ponderosas mais nous n'en profitons pas, bouchonnés que nous sommes par un camping car. De toutes façons, c'est mieux ainsi, car nous apercevons bien vite une voiture de police dont le conducteur est occupé à "aligner" un automobiliste. À peine 3 kilomètres plus loin, dans l'autre sens de circulation, même scène, mais cette fois c'est une voiture de police banalisée, un gros 4x4 blanc... Prudence donc... L'aiguille de ma jauge à essence commence à flirter avec le "E" de "empty" et je suis surpris par la sobriété de la Ducati. Nous avons fait 170 miles (270 km) depuis que nous avons fait le plein peu après être partis. Le voyant orange de la jauge ne s'est pas encore allumé et je pourrais sûrement faire une cinquantaine de kilomètres de plus. Il serait toutefois plus prudent de refaire le plein bientôt car les stations services ne sont pas légions... John doit penser à la même chose que moi car il s'arrête bientôt dans une station service. Il est déjà midi et demie et nous décidons que nous nous arrêterons pour manger à Chow Low, qui est à une bonne heure de route. Une voiture de police passe devant la station. J'aborde le sujet de l'irritante omniprésence de la police jusque dans les montagnes. John me dit qu'il y a pas mal de flics ici car c'est touristique. Nous sommes dans la White Mountains Apache National Forest. Il m'assure cependant que cet après-midi nous serons dans des endroits complètement sauvages où il n'y a ni trafic, ni police. Je m'en réjouis d'avance...

Nous repartons et je ne regrette pas de ne pas pouvoir "ouvrir" sur cette route superbe car cela me permet d'admirer la forêt qui est devenue envoûtante. De superbes trembles au tronc d'un blanc éclatant exhibent leur feuillage dont la tendresse du vert trahit la nouveauté. Le vert tendre de leur feuillage et le blanc de leur tronc tranchent sur la vert foncé et le brun rouge des pins qui les entourent. C'est un contraste parfait. Une symphonie de verts sous un ciel qui ne pourrait pas être plus bleu. De loin en loin, une clairière à l'herbe engageante ou un lac d'un bleu profond... Je souris béatement (à une lettre près, c'est "bêtement") sous mon casque à la vue de cette nature à la vitalité toute printanière. Ce spectacle s'offre à nous jusqu’à Chow Low, centre touristique de cette région des White Mountains.

Nous nous arrêtons dans un restaurant mexicain tout à fait honnête. J'en profite pour laver la visière de mon casque qui est constellée d'insectes, ou plutôt de ce qu'il en reste. 

.../... 
 

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MessagePosté le: 17 Jan 2006, 13:55    Sujet du message: Répondre en citant

En quittant Chow Low nous prenons la 60 et continuons de monter. Nous traversons bientôt un immense plateau désolé à l'herbe rase et grise où le vent souffle du nord assez violemment sans rencontrer d'obstacles. Nous roulons penchés à gauche. Au loin se devinent de noires forêts que surmontent des pics enneigés. Oui de la neige! Et même là, dans le fossé, au bord de la route il y a de la neige. Il y a à peine 3 heures nous étions au milieu des cactus du désert de Sonora en train de fendre un air si chaud qu'il vous brûle les yeux pour peu que vous ne fermiez pas la visière du casque. Je m'extasie devant la variété des paysages que l'Arizona a à offrir. Nous quittons la White Mountain Apache National Forest ainsi que le Navajo county pour entrer dans le Apache county. Nous franchissons peu après le seuil de la Apache-Sitgreaves National Forest. Le plateau se termine enfin et nous pénétrons dans une superbe forêt où les sapins ont remplacé les pins de la forêt précédente mais les trembles sont toujours là, offrant un contraste encore plus saisissant sur le vert presque noir des sapins. Le trafic se fait rare et la route plus joueuse. Je piaffe...

Nous traversons la petite commune de Eagar sans même y prêter attention, absorbés que nous sommes par le spectacle de la forêt et des montagnes. C'est pourtant là que nous prenons la 191 et nous obliquons vers le sud. Nous laissons donc au nord, à quelques dizaines de kilomètres à peine, le Painted Desert (désert peint), dont les roches couvrent toutes les nuances de rouge, rose et orange, ainsi que la Petrified Forest (forêt pétrifiée) et ses troncs d'arbres qui, au fil de millions d’années, sont devenus pierre. Vus de l’extérieur ils ressemblent à des troncs d'arbres normaux, en bois, mais ils sont tellement lourds qu'ils se cassent en tronçons sous leur propre poids pour épouser les moindres dénivellations du terrain sur lequel ils reposent, et il n'est alors que d'observer une des sections ainsi exposées pour découvrir toute une gamme de minéraux aux mille couleurs chatoyantes!

La contrée se fait sauvage et nous ne croisons quasiment plus personne sur la route. Il y a déjà quelques miles que les limitations de vitesse n'ont plus la même emprise sur John et moi. Nous commençons à prendre les virages à une allure propre à déclencher une légère montée d'adrenaline. Ce ne sont pas les virages en épingle d'une petite route de montagne escarpée, mais nous enroulons les sinuosités de la route au milieu de la forêt de sapins à un rythme qui nous comble d'aise. Je vois John fréquemment regarder dans son rétro en sortie de virage pour vérifier que je suis bien. Je suis sans problème... Plus vite!

Le long de la route, tantôt à droite, tantôt à gauche, un petit ruisseau joueur court sur un lit d'herbe fraîche au pied des immenses sapins. Au détour d'un virage s'ouvre une clairière sur le côté droit de la route. Un petit lac à la forme allongée, adossé à un mont boisé, en occupe une bonne partie. Nous nous arrêtons pour prendre quelques photos. Bien qu'il nous reste un tiers de réservoir, nous décidons que nous referons le plein à Alpine, petit hameau perché à 2800 mètres et situé à quelques kilomètres, car la contrée va devenir encore plus sauvage et inhabitée. Après Alpine il n'y a plus rien pendant près de 200 kilomètres... plus rien que la route et la montagne. Un sourire ineffaçable sur le visage, John et moi partageons quelques unes des impressions qui ont assailli nos sens lors des derniers kilomètres de cette balade dans les montagnes. Je suis extatique, mais, jamais satisfait, je regrette que les virages qui ont ponctué notre ascension jusqu'ici n'aient pas été plus radicaux, c'est à dire serrés et supérieurs à 90 degrés. Il me regarde en souriant et me rassure pleinement en me disant que ça va devenir vraiment "twisty", c'est à dire viroleux, après Alpine. Mon sourire se fait alors "cartoonesque" et fend mon visage d'une oreille à l'autre. En selle donc! Qu'attendons nous?!

À peine 1 kilomètre plus loin nous nous arrêtons à Nutrioso, un lieu-dit fort d'une dizaine de maison et d'une station service qui sert aussi d’épicerie, de pharmacie, de... ben de tout! Un peu le "general store" des westerns. Nous sommes à moins de 10 km du Nouveau Mexique. Nous repartons sans attendre une fois le plein fait. Nous continuons de monter, sur cette belle route qui s'insinue au coeur de la montagne et sa forêt. Il est 16h30 et les ombres des sapins commencent à s'allonger et à zébrer la route et l'atmosphère que nous traversons. Nous laissons Alpine derrière nous sans même nous en rendre compte et continuons notre ascension quand tout à coup, là devant-nous, s'offre un panorama grandiose! À perte de vue, des montagnes recouvertes d'une forêt dense et baignées de soleil. Il faut que je m’arrête prendre une photo! Je klaxonne John pour qu'il s’arrête, mais il ne m'entend pas. Je klaxonne encore et encore, je vais même jusqu’à crier "JOOOHN" dans mon casque, en vain... Il doit être envoûté par le bruit rauque émanant des pots carbone Vance & Hines de la Ducati et surtout, il doit être trop concentré sur les virages qui arrivent et je le vois en effet disparaître dans un gauche très serré. HA! HA! Nous y voici donc! Les choses sérieuses vont commencer! Mais ce panorama... Je m’arrête et réalise que c'est John qui a l'appareil photo et qu'il aura sûrement du mal à faire demi-tour sur cette route qui est maintenant devenue étroite et pentue. Je me résigne donc à repartir, à contre-coeur. Mais déjà le premier virage est là. Je le prends de façon peu orthodoxe, mon attention étant encore accaparée par le magnifique spectacle qui se déroule devant moi. Même chose au deuxième virage et je réalise bien vite qu'il va falloir faire un choix! Les virages ou le paysage! Le sport ou le tourisme! L'adrénaline ou l’émerveillement béat! J'ai la tête remplie de tous les paysages, tous plus beaux et grandioses les uns que les autres, que nous avons traversés depuis notre départ. Je peux bien consacrer les 150 prochains kilomètres à un plaisir plus animal. Le choix est donc vite fait et mon attention se détourne du magnifique panorama et se concentre sur la route, les trajectoires que je peux y inscrire et les réactions de ma moto. Je rattrape John d'autant plus facilement qu'il avait ralenti son allure en ne me voyant plus dans ses rétros. Je lui emboîte la roue et c'est parti. Dès le premier virage son style me surprend et je me vois dans l'obligation de freiner sur l'angle pour ne pas lui rentrer dedans. En plein freinage je sens l'avant de la moto devenir flou. Désagréable sensation. Même chose au deuxième virage, puis au troisième. Il faut bien se rendre à l’évidence, John a beau avoir une vitesse en entrée de virage supérieure à la mienne, il me bouchonne et m’empêche d'utiliser l’accélération pour obtenir la bonne répartition des masses de la moto dans le virage! Trop de poids sur l'avant! Et en plus il vérifie dans son rétro que je suis bien encore là en sortie de virage! Je décide de laisser un petit peu plus d'espace entre lui et moi et de l'observer pour voir ce qui ne va pas. Le diagnostic est vite établi: point d'entrée trop prématuré, vitesse d'entrée trop élevée, réaccélération trop tardive. Je reste sagement derrière et m'adapte à son rythme. Les virages et les kilomètres s'enchaînent... Souvent nous montons, parfois nous descendons. Là, sur cette route accrochée au flanc de la montagne, nous sommes seuls au monde et le plaisir est à son comble. En 150 km nous croiserons 2 pick-up trucks et 3 motos! Après une trentaine de kilomètres nous nous arrêtons et prenons quelques photos. Quelle sensation extraordinaire d’être seuls au milieu de ces immenses espaces sauvages. Pas une âme à des dizaines de kilomètres à la ronde. Une superbe route de montagne pour nous tout seuls. Un temps parfait. Indescriptible...

J’hésite à parler à John. Je voudrais lui donner quelques conseils et lui dire ce qui ne va pas mais j'ai peur de le vexer ou de passer pour arrogant. Nous repartons donc, John est toujours devant. Au bout de 3 virages je craque et je lui fais l’extérieur en sortie de virage. Alors que je le passe, je décèle sa surprise de me voir soudain à sa hauteur. Me voila donc devant et j’espère qu'il va prendre ma roue et réaliser ce qu'il pourrait faire différemment. Je prends enfin les virages à ma guise et adopte un bon rythme. John a un peu de mal à suivre et coupe un peu ses virages mais reste tout de même en vue car je coupe mon accélération dès après la sortie de virage et maintiens une vitesse constante dans les courtes lignes droites. À quoi bon continuer à accélérer dans la ligne droite si c'est pour freiner comme un taré à l’entrée du virage suivant? Je préfère soigner ma vitesse de passage en courbe en me concentrant sur mon point d’entrée, ma vitesse de prise d'angle, ma trajectoire, mon accélération... enfin tous les facteurs qui conditionnent l'art de prendre un virage à moto, the art of cornering.

De temps à autres un panneau vient nous rappeler que nous sommes sur une route sinueuse et nous conseille une vitesse de 40 km/h. Un peu plus loin un autre panneau nous conseille une vitesse de 30 km/h sur les prochains 30 km! Quel bonheur que cette promesse! Et plus loin encore, la vitesse n'est plus conseillée, mais carrément limitée! Ce sera 30 km/h! Je jubile! Ça doit sacrément tourner pour limiter la vitesse à 30! Que je l'aime ce panneau de limitation de vitesse, moi qui les abhorre en temps normal... Je l'aime mais je ne le respecte pas, je le foule au pied! Ou plutôt à la roue...

Hypnotisé par le ruban d'asphalte qui tente en permanence de s’échapper à mon regard inquisiteur, mes yeux volent de points d’entrée en points de corde et de points de corde en sorties de virage. La XX me comble d'aise. Le plus souvent calé en 3ème, utilisant une plage comprise entre 4500 et 7500 tours, je n'ai quasiment pas à changer de vitesse tant le moteur répond sans effort à la moindre sollicitation de mon poignet droit, me projetant de virage en virage et titillant mes instincts les plus primaires.

Au milieu d'un virage, soudain, des pierres sur la route. Je redresse légèrement la moto, freine pour ne pas sortir trop large et une fois les pierres évitées reprend de l'angle pour finir le virage. Je signale les pierres à John d'un geste de la main. Il les évite sans problème. Lors de cette manoeuvre j'ai à peine empiété sur la voie de circulation opposée, mais cela ne me satisfait pas. Pour moi, la route se résume à ma voie de circulation et je mets un point d'honneur à inscrire toutes mes trajectoires dans cette voie de circulation. Comme si la voie de circulation opposée était un ravin imaginaire. Un ravin imaginaire d'un côté et un ravin bien réel de l'autre! Aucun rail de sécurité ici (au moins on ne risque pas le coup de la guillotine!). Mais peu m'importe le ravin! Je ne le remarque même pas! Mon regard tout entier est rivé sur ma trajectoire, et le ravin ne fait pas partie de ma trajectoire!

Les virages défilent, la concentration est totale, le taux d’adrénaline élevé et le plaisir paroxystique!

Depuis plusieurs miles nous avons commencé à redescendre. La roche se fait rouge. Je m’arrête à l’entrée d'un virage en épingle pour prendre une photo. Je m'excuse auprès de John de l'avoir surpris par mon dépassement et lui pose quelques questions sur sa façon de prendre les virages pour qu'il réalise de lui même ce qui pose problème. Je lui donne modestement quelques conseils. Il me dit qu'il va essayer de les mettre en pratique. Nous repartons et j'ouvre la route en espérant pouvoir aider John. Les virages en épingle s'enchainent dans cette descente. Mais bientôt nous remontons! Tant mieux! Je suis insatiable! Dans mes rétros je vois que John a l'air de suivre plus facilement. J'ai l'arrogance de penser que c'est grâce à mes conseils... D'ailleurs, je vais arrêter les conseils, car sinon, avec sa Ducati légère et maniable, taillée pour les virages, il ne va pas tarder à me pourrir! 

Parfois la route s'assagit un peu et nous offre une succession de virages qui alternent de droite à gauche. Pif, paf, pif... RAAAAAAHHHHHHHHH!.... La jouissance d'inscrire une trajectoire parfaite dans ces enchaînements enfilés tout en accélération et changements d'appuis alternés...

Et puis tout d'un coup le paysage change dramatiquement. Là, devant nous, la montagne est éventrée! Mise à nue, violée! Son pudique manteau rocheux et végétal lui a été arraché et ses entrailles laissent découvrir une richesse insoupçonnée de minéraux dont les oxydes déclinent toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Sur ses flancs mis à vif une armada de camions bennes jaunes s'affaire comme une colonie de fourmis. Leur taille dépasse l'entendement! Chacun de leurs énormes pneus doit contenir assez de caoutchouc pour fournir les besoins en pneumatiques d'une écurie de F1 pour toute une saison! Nous arrivons à Morenci et sa mine de cuivre à ciel ouvert. C'est la deuxième plus grande mine des États-Unis. Ici on extrait le cuivre depuis le 19ème siècle. La montagne a perdu ses derniers défenseurs quand les Apaches ont signé un traité de paix en 1870 qui a permis le libre accès au minerai.

Trouvant le passage dégagé, le vent fait subitement son apparition. Il joue avec moi, tour à tour m’empêchant de prendre de l'angle ou m'y aidant de façon fort peu amène. Les trajectoires se font floues. Je ne suis qu'un fétu de paille dans le souffle d’Éole, moi qui, quelques instants auparavant, me sentais si puissant en me projetant de virage en virage, bercé par l'illusion de maîtriser ces forces universelles que sont la gravité, la force gyroscopique, la force centrifuge et autres forces d'inertie ou coefficient de friction.

Sur le côté de la route sont rangées des dizaines de bennes, ces mêmes bennes qu'utilisent les camions géants accrochés aux flancs de la montagne. Elles sont énormes. On pourrait faire rentrer en entier 2 camions bennes normaux dans chacune d'elle. Nous passons bientôt sous un tapis roulant qui passe au-dessus de la route et vomit ensuite les entrailles de la montagne. Des centaines de tonnes de roches à la minute, heure après heure, 24 heures sur 24.

Notre descente est rapide et se fait par le biais de grandes épingles sur une route à la déclivité prononcée. Le vent se calme et l'air devient plus chaud. Nous traversons Clifton, autre ville minière, séparée de Morenci d’à peine 10 kilomètres, et continuons notre descente.

Les voitures réapparaissent et nous réintégrons à regret le monde des vraies limitations de vitesse. Nous sommes de retour dans le désert. Un désert à l'aspect différent de celui que nous avons traversé á notre départ, car situé à une altitude plus élevée. Nous sommes en effet encore à plus de 1000 mètres d'altitude. Le sol est un peu plus foncé et la végétation essentiellement constituée de petits arbustes verts que je ne prends pas la peine d'identifier mais qui comprend sûrement de la sauge sauvage. À la sortie de ce qui se révèle être le dernier virage de la 191 avant de croiser la 70, apparaît devant nous une irréelle ligne droite. À l'horizon se dessinent les magnifiques montagnes de Pinaleño qui culminent à plus de 3500 mètres. Entre ces montagnes et nous c'est le désert que traverse la route sans prendre la peine de dévier d'un iota. Près de 20 km d'une magnifique ligne droite! La XX piaffe! C'est pas possible, il ne peut pas y avoir de flics ici... Il n'y a personne! Que feraient-ils ici? Aaargh! Que faire... La tentation est grande d'aller flirter avec les 300 km/h pendant quelques instants. Non, il ne faut pas! Il faut rester raisonnable... Une telle ligne droite ça doit constituer un piège parfait pour les policiers locaux avides de remplir leurs quotas de contraventions mensuelles. Je me cale donc sagement derrière John à peine au-dessus de la limitation et nous rattrapons bientôt un pick-up. John se contente de le suivre. Je m'impatiente bien vite et décide de doubler. Dans mes rétros je vois John qui m'imite. Je me rabats. Cette fois John ne m'imite pas, il poursuit son accélération. Ah! Ah! On veut jouer? Il veut se faire atomiser ou quoi? Provoquer la XX dans une ligne droite de 20 km! Déjà j'ai tombé 3 rapports et m’apprête à ouvrir en grand quand John se rabat tranquillement devant moi. Bon... tant pis... Frustré, la mort dans l’âme, je remonte les rapports que j'avais descendus. Quelque part je suis soulagé aussi, quand je pense à la situation précaire de mon permis.

Nous atteignons la fin de la ligne droite. C'est ce moment que choisit un énorme insecte pour s'exploser en plein sur ma visière. Il devait être gros comme un oiseau pour maculer toute la visière comme ca! Je sais que nous devrons nous arrêter très bientôt pour prendre de l'essence et je pourrai laver ma visière pour la 2ème fois de la journée. Le casque n'est pas obligatoire en Arizona et peu nombreux sont les possesseurs de Harley à en utiliser un. Je ris à l’idée que cet insecte aurait pu s’écraser sur le visage d'un biker sans casque... Beurk!

Nous arrivons donc à la jonction avec la 70 qui, en remontant au nord-ouest, nous ramènera sur Phoenix en traversant le Graham county. Et là, le panneau qui tue! Phoenix 175 miles! Encore près de 300 km avant de rentrer au bercail. Il est bientôt 6h30 et le soleil n'est plus très haut sur l'horizon car l'Arizona est l'un des rares états à ne pas adopter l'heure d’été. La nuit tombera donc bientôt et les grandioses paysages du désert et des montagnes ne seront alors plus là pour rompre la monotonie d'une route qui s'annonce désespérément rectiligne comparée à ce que nous venons de connaître sur la 191 entre Alpine et Clifton. Mon poignet droit commence à me faire souffrir à force de tenir la poignée de gaz.

Le désert se fait vertes cultures. Des champs de céréales, d'arbres fruitiers et de coton bordent maintenant la route. Nous sommes à Safford, que la Gila River, descendant des montagnes Pinaleño accompagnée de nombreux ruisseaux, transforme en oasis fertile au milieu du désert. Il est facile de voir comment la ville a pu se développer en nourrissant et habillant les villes minières de Morenci et Clifton accrochées aux parois arides des canyons qui les entourent.

Nous nous arrêtons peu après pour faire le plein. Cet arrêt me permet de reposer mon poignet et de laver la visière de mon casque. Il est 7 heures et nous réalisons que nous ne serons pas de retour à Phoenix avant 10 heures. La question se pose de savoir si nous nous arrêterons pour manger. Nous repartons sans y répondre.

Nous roulons vers le soleil, comme anxieux de prolonger ce jour magique. Helios sur son char est plus rapide que nous (et il doit encore avoir tous ses points sur son permis). Le jour commence donc à décliner. Une pluie d'insectes commence à s'abattre sur nous. C'est la 8ème plaie d'Egypte ma parole! Il y a de quoi nourrir tous les passereaux de la création!

Il nous reste encore à descendre de 700 mètres pour arriver à l'altitude de Phoenix qui est située à 300 mètres au-dessus du niveau de la mer. Bientôt un panneau annonce "Mountain Grade Curves", des virages "montagnesques"! Je ne me fais guère d'illusions car la vitesse conseillée est de 80 km/h. Ces virages se révèlent n'avoir de "montagnesques" que la proximité de la roche des pics qui les entourent, et se déroulent en grandes courbes. De toutes façons nous nous forçons maintenant à respecter les limitations de vitesses en nous calant derrière un groupe de pick-ups. Ce serait trop bête de se faire gauler maintenant. Ils vont pourtant trop lentement à mon goût et je décide de les dépasser, entraînant John dans mon sillage. Je m'efforce de rouler seulement une dizaine de km/h au-dessus de la limitation de vitesse. Nous roulons donc entre 110 et 120 km/h. Je réalise à quel point la vitesse stimule ma concentration. À ces vitesses là, j'ai l'impression de ne pas avancer et mon attention se détourne de la route pour se porter sur mon corps que la fatigue commence à rendre douloureux, notamment le poignet droit bloqué dans une position statique sur la poignée d’accélérateur.

Le soleil a maintenant disparu derrière l'horizon et les magnifiques saguaros refont leur apparition. Leur silhouette ourle le profil de l'horizon accidenté qui se découpe sur les dernières lueurs orangées d'un crépuscule qui n'en finit pas d'agoniser. Sa fin est proche pourtant car la nuit avance inexorablement et l'orange se fait bientôt violet. Sans pitié, la nuit achève bien vite les derniers soubresauts du mourant et jette pudiquement son manteau sur sa dépouille encore chaude. Chaude comme ce désert environnant qu'aucune fraîcheur vespérale n'est venu attiédir.

Il est près de 9h30 quand nous arrivons à Globe, dernière ville de quelque importance avant Phoenix qui est encore à une centaine de kilomètres. Nous nous arrêtons pour faire le plein, dîner et nous reposer. J'en profite aussi pour laver la visière de mon casque qui a été soumis à un véritable "carpet bombing" plus tôt. Je prends une omelette et me laisse tenter par une part de leur tourte aux fruits des bois. Cette halte nous fait du bien mais je sens que mon poignet continuera à me faire souffrir jusqu’à notre arrivée. Nous repartons pour la dernière étape de ce qui, de balade, est devenu au fil du jour périple.

Nous prenons la 60. Nous avons tôt fait de laisser Globe derrière nous et sommes de nouveau au milieu du désert. Au-dessus de nous le ciel noir est constellé d’étoiles plus brillantes les unes que les autres. C'est vraiment une vue extraordinaire que le ciel nocturne dans le désert et les montagnes d'Arizona. Ici le ciel est dénué de pollution, tant atmosphérique que lumineuse, d’humidité et du moindre nuage plus de 300 jours par an. Les astronomes ne s'y trompent pas qui y ont implanté un nombre élevé d'observatoires d'importance internationale . Mais même à l'oeil nu le spectacle est magnifique, et la Voie Lactée qui, sous d'autres cieux, lorsqu'elle est visible, n'est trop souvent qu'une lueur blanchâtre si vague que l'on n'est jamais sûr si on la voit ou si on l'imagine, apparaît ici dans toute sa splendeur. Je regrette de ne pouvoir rouler la tête dans les étoiles.

Mon poignet me fait souffrir et j'accueille avec plaisir et soulagement les rares opportunités de pouvoir couper les gaz et lâcher la poignée ne serait-ce qu'une seconde. J'en viens même à souhaiter que la XX fut équipée d'un cruise control comme sur la Gold Wing, pour pouvoir lâcher cette maudite poignée.

Á l'horizon apparaît une lueur orangée. Nous ne tardons pas à découvrir les premières lumières de la ville qui s’étend à perte de vue au loin. Une bouffée d'air chaud nous assaille. Pas de doute, nous sommes de retour dans la Valley of the Sun! Nous sommes tout près du but et pourtant encore si loin tant la ville est étendue.

Nous arrivons enfin devant le magasin de John, l'endroit d'où nous sommes partis il y a près de 14 heures. Il est bientôt 11h30. Si l'on fait abstraction de nos pauses repas, essence et photo nous avons bien dû rouler pendant 11 à 12 heures. John ponctue la fin de la balade d'une jolie virgule noire en me gratifiant d'un superbe dérapage contrôlé de la roue arrière. Je m’arrête de façon plus conventionnelle. Nous sommes épuisés mais heureux.

Le totalisateur kilométrique journalier indique 630 miles, soit un peu plus de 1000 kilomètres. 1000 kilomètres et seulement une dizaine de photos. Et pourtant, si je m’étais écouté j'en aurais pris plusieurs centaines tant les paysages étaient magnifiques. On dit qu'une image vaut mille mots. Des images, John et moi en avons plein la tête, et nous n'avons donc pas besoin de beaucoup de mots pour partager notre bonheur et nous dire au-revoir. Nous nous séparons donc et je remonte sur ma machine pour effectuer le dernier kilomètre qui me sépare de chez moi. Je mets la moto au garage et ôte avec délice mes vêtements. Je n'ai pas le courage de nettoyer mon blouson qui porte les stigmates de son action insecticide... Quel bonheur de se vautrer dans le canapé et de s’étirer de tout son long. D'ailleurs je décide bien vite d'aller me coucher. Étendu sur mon lit, je suis hilare. Les images se bousculent dans ma tête, les paysages défilent devant mes yeux, les virages me donnent le tournis... Arizona Dream...

Ninou

 

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