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10/07-Le Moto Tour de Bernard Bracam - BB

 
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Les Animateurs
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MessagePosté le: 25 Nov 2007, 10:08    Sujet du message: 10/07-Le Moto Tour de Bernard Bracam - BB Répondre en citant

 


Le Moto Tour de Bernard Bracam

Cette année, Bernard Bracam entreprenait de traverser la France avec le Dark Dog Moto Tour, compétition éminament sympathique et au sein  de Team du Motorhino :
Saignant, flamboyant et magistral ...

 

Bernard_Bracam
Mr "Antout'sécurité"
 



Bernard Lerêche, dit Toulon, samedi 6 octobre, fin d’après-midi : Francesco Scuderi est installé à la table du team Motorhino, sous le chapiteau qui jouxte notre hôtel motorisé, dans le paddock du Moto-Tour, plage du Mourillon. Il me questionne d’une voix douce et précise, avec une bienveillance qui m’étonne : je ne peux ignorer le respectable appareil de photo dont il est nanti, et son nom, à bien y réfléchir, me rappelle de lointains souvenirs de l’époque où la presse moto me servait de nourriture spirituelle. Il m’explique comment « dans le temps », le chroniqueur s’interdisait l’usage du « je » ou du « on » ; je crois comprendre que l’objectivité est une matière souple et transformable à merci, que le souvenir du passé rend souvent meilleure. J’ai beau tenter de faire taire mes préjugés, je me demande pourquoi ce personnage, sicilien me dit-il, n’affiche pas une gueule patibulaire de mafiosi à la barbe de trois jours. Pas de doute non plus, il pose beaucoup de questions, pour un simple photographe : il doit finalement bien disposer de quelque talent de gazetier, c’t’homme-là. Après tout, à la bonne heure si rien ne semble être à la place que je crois devoir être la sienne : ne suis-je point rendu à Toulon ce soir, moi qui me flagelle tous les soirs pour appartenir à la race supérieure du motard au grain auto proclamée, mais ne bouge que sur ordre supérieur ? Manière de faire du paradoxe une loi d’équivalence entre l’impossible et le très ordinaire. Et Francesco plonge sa sonde dans le mystère Motorhino : il nous presse de questions ; il tente de faire coller l’image qu’il échafaude de cette communauté qui rigole fort et semble faire de l’outrance sa vérité avec un portrait plausible et soluble dans le paysage motard. Il brosse à tâtons le trait des ombres et lumières qu’il perçoit à notre contact, – en somme, je crois que vous êtes un peu fous, professe-t-il - . Et je me demande alors s’il dit vrai, ou si nos dénégations ne témoignent pas d’une réalité bien plus élémentaire : tout sauf chimérique, elle nous réunit simplement grâce aux moyens de communication les plus virtuels du moment, chacun avec son besoin de communiquer, de partager une aventure peu commune, nourris de nos excès, de nos singularités, de nos amours et de nos espoirs. Pour le meilleur souvent, avec la simple envie de ne pas ressembler à  d’ordinaires consommateurs ; l’envie naturelle de vivre, de protester peut-être contre ce qui nous apparaît comme l’insupportable sottise du temps ? Donc, devant la folle diversité du monde, rien qui vraiment ne justifie de grande stupeur…

L’air méditerranéen est si doux sur la côte que je me demande s’il était bien raisonnable de « monter » vendredi 28 jusqu’à Reims, pour me retrouver encabané dans la couchette d’une autocaravane qui sur le moment prend pour moi les allures d’un cercueil. Nous sommes alors à l’avant veille du départ du Moto Tour, en plein centre de la Ville des Sacres, et c’est une manière d’abîme moderne qui sert de cadre à notre campement : le paddock est enserré par deux des boulevards les plus fréquentés de la cité rémoise, et ce ne sont pas les allées d’arbres des Basses Promenades que Foch et Roederer asphyxient qui nous protègent des rugissements de la circulation. On a beau dire que les voitures hippomobiles  du temps jadis faisaient un bruit d’enfer, cette évocation me semble bien douce, à l’heure où le pilote lambda cherche un peu de repos avant sa première journée de compétition… Et puis souviendre-toi, y’avait rugby samedi soir ! Je ne te dis pas les concerts d’avertisseurs à minuit, ni ma joie de retrouver les fanfares de trompes à quatre tons de ma jeunesse…



Revenons au début de l’aventure : j’ai beau me proclamer « motard au grain » pour me faire accepter dans un milieu un peu rustre et primaire (Kruel, si tu me regardes, formidable, les transmissions du même nom de ton armada anglaise), tout n’étant qu’illusion dans mon existence, je ne me sens pas en grande confiance avec ce plan de dernière minute du mois de mai 2007. Le Team Motorhino a de longue date engagé trois pilotes, kantoutakou, mois de mai féskiteplé, le troisième déclare forfait vertébral, le pauvre. Et moi qui ne peux supporter l’idée du lendemain, me voici à songer, à l’instigation de Kruel, à l’opportunité exceptionnelle de sortir de ma chambre, dis-donc. Et voici encore NDJ qui apporte son eau au moulin, en me proposant sa Fazer 600 de compète quasi jamais tombée, heureux présage. Même qu’il me la prête sans autre obligation que de l’adapter à ma morphologie, de bien l’abreuver et de la chausser aussi. C’est encore Hugo qui me promet un soutien moral auquel son épopée du Tour 2006 en Laverda donne un cachet particulier (ouais, c’est le métier, petit). Bande de rats, peut-être eussiez-vous voulu que je ne prisse point la seule décision qui s’imposait, à savoir accepter cette folle opportunité ? Le défi très amical que vous m’offriez, tout tremblants (ah mais, je vous ai vus), je ne pouvais pas le refuser.

Eté 2007, voici venu le temps de la confrontation avec la réalité. Kick et Toto seront mes guides dans le dur apprentissage du monde du rallye routier, qui débute par quelques reconnaissances de spéciales. Chut, il ne faut pas le dire, c’est très vilain de reconnaître, et c’est mortel parfois. Faut-il considérer qu’il existerait une hiérarchie des morts à moto, celui du dimanche ne méritant pas d’autre considération que celle de l’appareil répressif ? Il semble qu’il soit impossible de tenir secrets les parcours desdites spéciales que nous entendons apprendre sur le bout des gommes, au grand dam des riverains qui se passeraient certainement des rugissements de compétiteurs fort burnés enfilant les virages comme Loana des perles. Par conséquent, aucune interdiction ne serait applicable.

Je dois évidemment en passer tout d’abord par une initiation compromettante avec les cadors du Team, par la pratique de la virile cohabitation rapprochée en gîte, sur les lieux de nos forfaits à venir. C’est aussi l’occasion de goûter aux joies du contact avec l’autochtone : notre logeuse près de Croix va me prendre successivement pour un ange (lorsque je prends possession de notre chambre), puis pour une ordure quelques heures plus tard, parce que je n’ai plus des conventions sociales ni de la correction une vision assez éclairée, semble-t-il.

Recos donc à Croix-en-Ternois, où je goûte aux joies du raclage de repose-pied sans même faire péter le chrono. Toto le béquillard approuve mollement du bord du circuit, pendant que Kick me remonte le moral en me harcelant : « tu ne viens quand même pas pour gagner, rassure-moi ? ». Le dimanche, il pleut. Heureuse nouvelle, à laquelle j’oppose une joie de composition destinée à rogner les ailes du chef de bande, sans qui les discussions ne seraient qu’un long fleuve tranquille. Orival sous la pluie, ce n’est que du bonheur, je l’affirme. Parce que je me rends compte du privilège qui est le mien de suivre la roue de Kick, qui m’ouvre la voie et décuple mes moyens. L’angoisse sourde du début cède la place à une forme d’allégresse (contenue) : là où tu passes, qui sait si je ne passerai pas aussi ? La route ascendante et relativement étroite débute par des successions d’enfilades (ici, il ne faudra pas couper…) et de virages parfois très fermés ; le revêtement est bon, l’environnement sylvestre fort verdoyant, les courbes bien prévisibles entre les arbres. Et là, au milieu de la spéciale, changement radical à angle droit, on plonge dans un étroit chemin forestier descendant qui tabasse, des branches basses nous fouettent la visière ; cassures brutales à quatre vingt dix degrés, passages sous d’antiques ponts de chemin de fer, champs de mousse au centre de la voie, gravillon, trous et bosses se liguent pour nous jeter hors de la traj’ ; sorte d’expérience nouvelle et excitante. Belbeuf encore, où je note la présence d’un chapeau de roue oublié sur un muret : bon repère de freinage, ça !

Deux semaines plus tard, nous abordons Mont Dore. Tiens, voilà une spéciale qui va intéresser les pistards : cette route de montagne est un véritable circuit, les dégagements en moins. Il faut aimer les glissières, que mon cerveau débranché ne prend pas en compte. Toto revient aux affaires au guidon de sa GSXR, et il s’exerce aux départs arrêtés derrière moi. Immanquablement, je le vois pointer dans mes rétros au premier tiers de la montée, puis s’échapper irrémédiablement. Tout ça sent la poudre ! Aigrefeuille, que nous gagnons ensuite, concrétise particulièrement bien les attentes du rallye man, à en croire mes camarades. De fait, cette route étroite et sinueuse, très accrocheuse, exige un gros cœur, une faculté d’anticipation et même d’improvisation parfois, une grande capacité  de mémorisation dont, je m’en rends compte, je ne dispose pas du tout. Qu’importe, je suis venu pour rouler, et mes compagnons tempèrent ma déception due à mon impression que je ne progresse pas par quelque propos apaisants...

Quelques semaines plus tard, je m’essaierai seul à l’apprentissage de Puget et de Pourrières, avec la très bienveillante et généreuse contribution de Philippe, d’Audemar à Toulon ; qu’il en soit infiniment remercié, ainsi que la Bouillotte. Je retiendrai surtout de cette première expérience des impressions visuelles, les images contextuelles de ces spéciales. Difficile dans ces conditions de savoir quel bénéfice ces reconnaissances m’ont apporté. Faut-il vraiment tenter de les interdire à l’avenir ? Je suis prêt à croire les arguments de ceux qui souhaitent une telle mesure, afin que chacun soit placé sur pied d’égalité. Parce qu’également, ce serait une manière de valoriser les compétences des pratiquants de rallye face aux pistards, eux qui jouent à domicile sur les circuits du Moto Tour. Enfin, on peut se demander s’il est acceptable de faire subir aux riverains la pollution de nos séances exploratoires, les routes fussent-elles du domaine public.



Reims vendredi après-midi 29 septembre : le team est enfin réuni, disposant d’un hôtel automobile et d’un fourgon d’assistance prêté par City Bike à Laval ; après les travaux préparatoires, l’épreuve du feu va débuter. Didier, de City, sera notre mécanicien ; c’est lui qui a préparé la Fazer, assisté de NDJ, énorme travail de remise en forme pour cette habituée des rallyes qui va entamer son 2ème Moto Tour, et c’est lui qui en peaufine à ma demande la position de conduite. NDJ est notre team manager ; il conduit le camping car, et veille à notre confort et notre sécurité. Kick et Toto sont le fer de lance de l’équipe, forts de leur expérience du rallye routier, et nous braillons en cœur lors des dernières séances d’endurcissement : « Awashier again » ! Tu ne crois pas si bien dire, Paul. C’est bizarre, ce besoin qu’on les motards de faire des phrases si lapidaires qu’on les dirait tirées d’une encyclopédie d’onomatopées…

Reims toujours, passage obligé par le contrôle technique ; on en voit de bien bonnes, comme cette Tromph Speed Triple qui rentre au box cul pincé se refaire une virginité légale : c’est que cent seize chevaux à la roue arrière, ça vous a comme un petit air de supercherie ; sourires en coin dans le public, partagé entre l’admiration et la raillerie. Il y a dans ce paddock un matos pas croyable, florilège de la production motocycliste, et le kéké consomotard compulsif autant que l’amoureux de belles bécanes authentiques y trouve son bonheur. Fatche, la Fazer Motorhino en jette tout autant, parole ! C’est l’occasion de se convaincre aussi que tout le monde ne court pas dans la même catégorie. Rouler sur une enclume à moteur de fonte peut te propulser dans un monde de rêve fait de semi-remorque aménagé en palais impérial habité par un personnel avisé, serviable et confondant de jeune beauté. Et dire qu’il y en a pour aimer vivre à la dure une expérience humaine unique, virile et renversante, dans la sueur, les cris et les larmes ! Heureusement que le médecin de course se veut rassurant lors de la visite obligatoire : il nous explique l’usage du numéro d’urgence que nous avons dû coller sur la moto, une claque sur les fesses, et roule ma poule !



Dimanche : je vais tous les pourrir, semblent ricaner les habitués du rallye, juchés sur leurs brêles de concours. Pour mon compte, une fois reçus les prémices de l’enseignement de base, c’est récupération de la moto au parc fermé (MOTEUR COUPE, beugle un préposé), et voici venir le premier acte qui débute par la confrontation avec les subtilités du départ à heure fixe : son carton de pointage, son temps de parcours imprescriptible, son affichage du temps galactique siglé Dark Dog (gloire) affiché en chiffres rouge sang, tel sera ce jour de mise en jambes. Or, si pour certains, le Tour semble devoir s’arrêter sur chute au dernier rond-point précédant le circuit de Carole, j’y parviens pour ma part sans encombre, tétanisé néanmoins par le défi de la navigation que je découvre. Toto lui va mettre à rude épreuve les nerfs fragiles de notre grand team manager (grand par l’abnégation et l’engagement, entre autre) et solliciter l’intégralité des talents de notre mécano Didier, qui parvient à rétablir une moto prête pour le combat en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, après une figure improvisée qui laisse la Suzuki pour morte à première vue, à cinquante mètres de l’entrée de Carole. Je découvre le circuit, et ma tension est à son comble sur la grille de départ. Je ne sais pas trop comment sont constituées les séries, mais chacun improvise à son niveau, et je m’exerce à rester sur mes roues, dans une attitude crispée peu propice à la performance. Poliment, je cède le passage à mes compagnons de session, m’efforçant de valoriser les règles de la bienséance plutôt celles de la compétition. Je m’applique à prendre mes virages bien au milieu de la piste, avec un manque de prévoyance à rendre suicidaires une escouade d’écureuils. Les trajectoires s’entrecroisent, l’art est difficile, il faudrait revenir… Mon tourment s’achève sans gloire, sans accroc non plus. Vaincre sans péril n’est-il pas mon plus grand acte de bravoure de ce premier jour ? Et puis je retrouve avec joie Klink, qui aujourd’hui nous fait l’honneur et l’amitié de sa présence rare (« je sens que ça viendre, dans dix ans je lève le pied » – mais si on te croit enterre noix). Et puis tant qu’à faire, puisque nous croisons tout à l’heure en Champagne, un petit tour dans le vignoble vous ferait-il plaisir avant de rentrer ? J’aborde la première spéciale routière de la compétition la tête dans les pieds, de vignes, celles de Jonchery. Quelle impression déroutante que de franchir le panneau « route fermée », à l’invitation du policier en faction ; de doubler nombre de motards à pied, parmi lesquels je crois me reconnaître, mais aujourd’hui, je suis païlote… De cette première pressée, je garde le souvenir d’un millésime qui aurait gagné à murir un peu encore. Et de la confiance qui s’installe insidieusement dans la première partie de l’ascension, large et bien lisible, trahie par l’apparition soudaine d’un gauche serré. Mouais, ça passe mais c’est pas facile, hein ? La découverte qui me perturbe du public, les appareils de photo qui crépitent : je crois bien que j’aimerais qu’ils détournent le regard pudiquement.



Lundi. Solitude : le problème, dans notre petite équipe, c’est que les pilotes de pointe abandonnent la base relativement tôt ; l’amateur que je suis par contre, quitte Reims pour trois cents  kilomètres de route à l’heure où le team a pris le large depuis longtemps, et je patiente seul au milieu des rugissements anonymes. Ce n’est pas très facile. Navigation : par exemple, il ne s’agit tout d’abord que de sortir de la ville, manière subtile et félonne de (re)découvrir l’usage du dérouleur de road book entre-aperçu dimanche. Ce méchant boitier est pourtant motorisé par la fée électricité, mais je dois concéder que ce n’est pas lui qui par magie va me rendre à bon port. Va falloir réfléchir, vite et bien, je m’en sens incapable, ça bloque. Je commence par prendre à gauche au premier feu, comme hier : première sottise, et un tour de carrousel pour ma peine. Premier grand rond-point, deuxième erreur. Le compteur de VTT se met à additionner mes divagations, que le ruban de papier s’obstine à ignorer. Lui m’assure que je dois suivre la direction de Bruxelles, mais ma pauvre caboche n’en démord pas : ce Moto Tour doit rester français, on me l’a assuré, je refuse de passer la frontière belge ! Je jardine en ville, sans plaisir on peut le dire, j’ai comme un goût de fer dans la bouche. Heureusement, une fois extrait du piège débute l’enchantement de la découverte des petits patelins : imagine Villers-Franqueux, Sotteville, Coucy-le-Château, Mareuil-la-Motte, Catillon-Fumechon, Crèvecoeur-le-Grand, Freneuse, essence… euh nan, pas essence.

Mais… Base Chrono !  Alors là, j’annonce « archétype du sport de très haut niveau » ! Tu en as rêvé, DDMT l’a fait. Objet culte pour tout pilote de niveau mondial, la Base Chrono kaisse ? Il s’agit d’une spéciale, et tu ne le savais pas ! Pilote troupier, te voilà investi de la mission suprême, dont tu partageras la gloire immémoriale avec les plus grands champions que la terre betteravière ait nourris : associer ton blase rural à l’élite noble du sport motocycliste. Avatar ectoplasmique de l’esprit fontanesque ou discrimination sportive positive à la sauce FFM ou FIM, cet emblématique ravissement motard ? En tout état de cause, il bâtit son formidable rayonnement sur des principes simples. Sur un chemin malaisé, boueux aujourd’hui (mais il peut être pierreux et noyé dans l’obscurité en d’autres circonstances), tu décolles sans en connaître ni le profil, ni la longueur, le jour ni l’heure, prophétiserait l’Eglise. Tu devras y respecter parfaitement un déplacement translationnel rectiligno-courbatoire ascensionnel parfois descendant, à la vitesse horaire moyenne de soixante kilomètre heures. Toute infraction à la loi sera poursuivie de pénalités décomptées en secondes. Tu auras le choix entre tutoyer l’excellence, et dans ce cas seulement tu ne seras pas sanctionné par le Très Grand Organisateur Sportif, ou tu périras sous le poids des pénalités. D’autre part, les fesses tu serreras : il se peut que des trax, des grues, des rouleaux compresseurs, des moissonneuses batteuses, des camionnettes de livraisons, des tandems, des déambulateurs, des alambics automobiles te doublent en côte. Tu leur devras priorité et déférence absolue : n’oublie jamais que tu n’es qu’un misérable vermisseau motocycliste redevable de secondes surnuméraires ou corrompues. Et si un angle droit boueux interrompt fortuitement ta pitoyable course rectiligne, n’oublie jamais de redonner un coup de gaz pour dulcifier la divine sanction que tu vas prendre dans le groin, si tu ne t’es pas fraisé le museau. Certains l’aiment sotte, et s’y appliquent avec tant de bonne volonté qu’ils terminent à zéro secondes du temps régalien. A zéro… faut-il y voir un signe ? En tout cas, notre deuxième meilleur pilote, qui roule en Ducati, excelle dans cette discipline, au point qu’il égalera Nucques lui-même dans l’une de ces épreuves. Gruïïïk !

Qui a dit « plus intéressante », s’agissant de la deuxième spéciale, celle d’Orival ? Terrain sec aujourd’hui, il va falloir mettre du gaz. Kick l’a bien dit, « ici faudra pas couper, puis là non plus… » Mais de quoi parle-t-il lui ? Je suis certes en terrain de connaissance, j’identifie bien l’environnement. Mais il y a eu tout à l’heure ce contrôle horaire, que j’ai passé sans pénalité (quel eSSploit, non ?), et maintenant, je poirote en queue de file dans l’attente du départ de la spéciale. Première constatation, qui se vérifiera d’un bout à l’autre de la France : la route au départ de la spéciale penche à gauche : c’est un grand principe du rallye routier ayant pour but de confirmer la solidité des béquilles des bécanes engagées. Ensuite, tu pousses la moto mètre par mètre, sans concéder de place à ceux qui mettront encore quelques jours à admettre l’idée de respecter l’ordre d’attente. Le départ de spéciale, c’est rigolo. Insoutenable, le nombre de grands pilotes qui montent le régime moteur au trois quarts, comme on leur a appris à le faire dans les cours de païlote de compaite. Manifestement, ça ne fait pas tout, au vu des résultats que je peux admirer de mon poste d’attente. De là à donner des leçons de départ arrêté, je n’y songe guère, mais je suis pourtant un peu rassuré : je parviens à contenir ma tension bien mieux que je ne le craignais. Bénéfice probable d’une forme de fatalisme, qui me souffle : advienne que pourra. En définitive, Orival se solde par un résultat convenable.

L’arrivée à Val-de-Reuil me fait comprendre que chaque étape sera bien différente de la précédente : le paddock est ici réparti dans le dédale des rues qui distribuent la cité, totalement éclaté. Nous somme vraiment invités au cœur même des immeubles, chez l’habitant, et l’atmosphère est étrange, teintée de craintes mal refreinées, de rencontres surprenante pour qui comme moi ignore tant la réalité du monde. Didier, bien mal abrité par une passerelle qui laisse filtrer une pluie fine et sournoise, pratique de banales opérations de maintenance de la Fazer, dont tout naturellement, plus simplement que je ne dégoupille une canette d’Orangina (j’aime être secoué moi), le changement de l’embrayage que soixante mille kilomètre de païlotage incisif du NDJ ont un peu laminé. Et moi qui n’ai qu’à tourner la poignée de gaz, en vrai pilote d’usine, j’ai l’esprit couleur du temps, tourmenté par la perspective de l’inconfort qui semble devoir s’installer à jamais. C’est alors que le ciel devenu de plomb décide de nous tomber sur la tête, déversant des cataractes de flotte sur le campement. C’est le sauve-qui-peut, nous nous retranchons dans le cocon de l’autocaravane, qui se mue en havre de paix et de félicité intime. Moi qui ai cru pouvoir emmener la moto au parc fermé vêtu d’un simple imper, je me retrouve trempé jusqu’à l’os en revenant à pied. Ce qui frappe par contre, une fois la pluie calmée, c’est le vrai silence qui accompagne la nuit, utile réconfort alors que la fatigue commence à prendre sa vraie dimension.



Mardi, sa boucle de quatre cent dix kilomètres, son circuit à Croix en Ternois et sa spéciale de Belbeuf… Le ciel est menaçant, le départ de Val-de-Reuil relativement matinal. Manifestement, si le mouillé, c’est dans la tête (dans ton slip, disent les fins commentateurs du Rhino), il en va tout autrement de la buée qui elle s’obstine à empêcher toute vision de la route et me contraint à rouler visière ouverte. Admettons-le, il ne pleut pas ; enfin pas vraiment, l’optimisme me faisant recevoir cette bruine qui remplace les déluges d’hier soir avec reconnaissance. A part un gros lot de liaisons ennuyeuses à mourir sur des rectilignes que nous subirons trop souvent dans le Nord, nous nous retrouvons très vite engagés dans un véritable festival de vicinales noyées sous une boue tenace, collante, vivrière, qui crépit à grande vitesse les motos. Nos montures ressemblent sans tarder à de vraies bouses ambulantes, emportant largement le volume de terre suffisant pour cultiver une bonne are des champ de betteraves qui nous encerclent. Je ne trouve pas que la moto glisse véritablement, la boue c’est dans ton slip, disent les exégètes de Gana : on s’habitue, c’est tout. Et puis l’occasion est trop belle de rendre hommage à Vieux-Rouen-sur-Besle, Frettecuisse ou Yaucourt-Bussus. Qui me guident sans coup férir à Croix en Ternois, mais j’ai quand même l’impression que le gentil organisateur de ce Moto Tour prend un certain plaisir à nous balader ; ce n’est pas pour dire, mais si rien ne ressemble plus à une cour de ferme qu’une autre basse-cour, si un Massey Fergusson en vaut bien un autre, certaines similitudes visuelles deviennent troublantes même dans mon esprit déjà bien attaqué…

Kick en tête... Alors Croix ? Si Toto et Kick s’y disputent avec panache le podium de leur série, je ne suis que dans la moyenne, et pas vraiment enchanté de mes œuvres. Cependant, c’est un circuit que je trouve intéressant : de prime abord, son tracé semble quelconque, il est en fait varié, présentant de belles épingles mais aussi un double gauche très ouvert que j’aimerais oser passer plein angle sans couper, genou par terre. Malgré qu’il ne me soit pas inconnu, je ne me sens pas la liberté d’embrasser le bitume, comme certains infortunés en feront l’expérience ce jour. En attendant de pouvoir rejoindre le parc assistance (qu’il est difficile à quitter, ce goulet de sortie), je me régale à la vue des sides qui à cet instant précis emmanchent le double gauche, pour se jeter tout dehors dans l’épingle de raccordement à la ligne droite du circuit. La suite du programme est harassant, la spéciale de Belbeuf semblant s’éloigner à mesure que le temps se dégrade. L’espoir subsiste pourtant de la parcourir sur le sec, mais je dois déchanter. Je fais la montée sur le gras-mouillé, visant la trajectoire dans le sillon ouvert par endroit dans de véritables lits de feuilles par les concurrents précédents. Médiocre consolation d’un temps moyen, et retour in extremis à Val-de-Reuil, après avoir tenté en vain de ravitailler. Mais la joie de voir Didier officiant au bidon d’essence le soir à l’assistance enchantera souvent mon esprit durant ce périple ! Inexplicablement, le team acceptera de m’accorder cette forme délicate de passe droit, en raison sans doute de ma nationalité exotique et du désamour des automates pour mon argent plastoc.


Mercredi, pas loin de quatre cent soixante kilomètres à parcourir, qui nous mèneront de Val-de-Reuil à Nevers Magny Cours ! Bigre, la route passe par Bérou-la-Mulotière, Fessanvilliers, Unverre (ça va), Neuvy-deux-Clochers, mais je ne parviens plus à rassembler les images de cette croisière… L’aventure exaltée par certains prend pour moi le tour d’un marathon éreintant, avec un côté halluciné, perte de mémoire, ivresse de surface et mélange géographique précurseur de démence légère. Pas bô la moto, boueuse, nigaud le motard, terreux. Me revient le souvenir de ces petits matins blafards, au cœur desquels surgit au hasard d’une ligne droite en forêt le Contrôle de Passage, et ses deux assignés transis ; je m’arrête auprès d’eux, et je leur assure amicalement que je suis le messager du soleil, que je viens de le rencontrer cinquante kilomètres auparavant, et qu’il ne devrait plus tarder. Ils se plaignent un peu, convaincus que 2006 leur fut plus favorable. Je reprends ma course avec le sentiment du devoir accompli, la conviction d’être né bon et d’avoir grandi, le cœur ragaillardi par la certitude que ma condition de coursier de troisième catégorie est en tout point préférable à celle du cerbère veillant sur la rigueur de mes chemins de traverse. En vrai, j’aime les rencontrer, leur présence devient vite connivence, et ce petit échange matutinal précieux au cours de ma longue route. Peut-être est-ce également à partir de ces régions que je découvre avec une réelle émotion ces enfants et ces habitants de tous âges des villages de rencontre, qui nous adressent des signes amicaux. Alors les recommandations pressantes de l’organisateur prennent tout leur sens, lorsqu’il exige que nous participants respections rigoureusement les limitations en localité. Qu’il est facile de s’y conformer lorsque nous ne sommes pas pris pour de dangereux délinquants…

Nevers, circuit école : je l’aperçois sur la droite en arrivant à proximité du circuit de Magny Cours ; il s’agit d’un tracé à options multiples, que nous allons emprunter à l’envers paraît-il, pour un tour unique et en solo. Subtil exercice d’équilibre semble-t-il, puisque tout se déroule à vue, c’est une image, et qu’il n’y a pas de séance de rattrapage ! Sans la pression de la meute, je vais bien m’amuser, un deuxième tour de manège m’aurait fait plaisir. Je rejoins le team qui a établi ses quartiers dans l’enceinte de l’impressionnant complexe du circuit de Magny Cours. Séquence décrottage de la moto ; Didier cherche par tous les moyens à s’affranchir de la tâche, qu’il a effectuée pour les motos de mes camarades. Tout y passe en matière d’arguments foireux, depuis la faiblesse des bougies de grand-mère Fazer jusqu’à la préservation de la planète (moto) et les risques supputés d’averse sur le Nord de la Belgique fin octobre, qui réduirait ses efforts à néant. Ben quoi, il ne me plaît plus, mon tas de boue ambulant ? Le temps pourtant est plus clément ; froid, tempétueux mais porteur d’espoir. Ce qui vaut mieux quand on songe à la séance circuit de nuit programmée ce soir ! Bref, Didier cède à mon caprice, et se met en devoir d’inonder conjointement le stand Pirelli situé juste en contrebas de notre campement ; et comme rien ne remplace la propreté et la déférence suisse, tel un Moïse  d’opérette, je balaie frénétiquement l’eau qui dévale le goudron en dessous de la Fazer, pour écarter les flots et éviter de justesse une guerre franco-italienne.

 


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Dernière édition par Les Animateurs le 11 Déc 2007, 19:33; édité 2 fois
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MessagePosté le: 11 Déc 2007, 19:19    Sujet du message: Répondre en citant


Circuit de Nevers Enfin vient le grand moment tant attendu, tellement redouté : la nuit s’est installée, le ciel s’est fait menaçant, il faut pourtant bien y aller. C’est un spectacle totalement surréaliste qui m’accueille au parc fermé : il fait nuit noire, seul le stand des commissaires est éclairé, comme un rade de mauvais augure. Nous battons la semelle, transis par un vent aigre, et tout cela tient un peu de la marche militaire nocturne, de l’équipée scoute pour adolescent boutonneux. Et pourtant, je croise des gens de fort bonne allure, dans leur cuir à Watt mille euros. Lui par exemple fait de l’endurance dans un team amateur de bon niveau, et sa superbe BMW est équipée d’un phare additionnel gros comme le tambour d’un lave-linge. Je ne dis pas qu’il se la pète, non non… il ne l’accepterait sans doute pas. Mais j’éprouve une certaine crispation à la vue de ces disparités d’équipement, auxquelles la nuit me semble donner un tour plus formidable encore. Nous rejoignons les machines dans la quasi obscurité, au point que je ressens un pincement au cœur : oukélé la Fazer ? Ensuite, tout devient dantesque : nous rejoignons la pré grille, et le spectacle son et lumière des fauves rugissant, prêts à fondre dans la nuit alors que tourne encore la série précédente à de quoi glacer d’effroi. Le rouge, le jaune, le noir, l’acier accrochent la lumière brutale des phares, la vision chavire dans l’explosion des sens. Il faut vraiment avoir le cœur bien accroché pour résister à la tension barbare, que la plupart de mes partenaires de jeu semble vouloir évacuer en faisant hurler leur moteur. NDJ, notre team manager, me dira à cette occasion combien, du bord de la piste,  il éprouve cette même oppression en cet instant si particulier. Tour de reconnaissance (mon souvenir diurne du circuit est beaucoup trop ancien et donc stérile, les repères trop différents, s’il devait en rester), tour de chauffe et grille de départ. La dimension remarquable de Magny Cours est transcendée par la nuit qui nous étreint ; le circuit est certes éclairé, mais principalement dans la ligne des stands. Départ dans un vacarme apocalyptique, comme à la télé, et puis m…, les saignants ont déjà plongé dans le grand gauche, alors que je me demande encore où ce foutu virage me mènera. Accrocher le bon wagon, suivre le ballet halluciné des lucioles qui me précèdent, ne pas me faire larguer, un tour de bouclé, il me semble que mon affaire s’arrange un peu ; je ne sais plus dans quel espace sidéral foncent les hommes de tête, mais j’ai intégré un petit train que je parviens à suivre, et l’excitation prend manifestement le dessus, l’enivrement me gagne, je vole, je m’échappe, je taille dans la pénombre à grands coups de gaz ; un concurrent semble ralentir, j’hésite à passer alors que je tiens le titre au bout de mon xénon, il ne faudrait pas, le petit groupe qui me précède s’éloigne, et zut pour la politesse (mouhahaha), je le double dans la pénombre qui masque Adelaïde à trois cents mètres. Voilà, c’est fait, la Fazer hurle à l’agonie, la chicane, enfin je récupère prudemment la ligne des stands, c’est déjà la fin ! T’ain, tu parles d’une tranche de vie, chuis vivant ; moteur au ralenti, mon cœur cesse de battre, la tension s’évanouit, la nuit s’installe pour de vrai. Je crois que je suis épuisé.



Le retour du jeudi et ses quatre cent cinquante kilomètre au départ de Nevers ne fait certes pas l’impasse sur les spéciales, avec Aigrefeuille et Mont Dore au programme. Une promenade de santé, ou je ne m’y connais pas ! C’est que je suis envahi par un sentiment étrange : je ne parviens pas à relier ce jeudi qui s’annonce avec vendredi dernier, Reims, durant lequel je m’efforçais de ne pas penser à l’éternité qui s’ouvrait devant moi, parce que je ne parvenais pas à en concevoir l’écoulement possible. La brèche s’agrandit, la première moitié de la semaine a sombré dans le Grand Tout, et cette impression de trou noir va s’installer définitivement à l’approche de Toulon, comme si je n’étais parti de nulle part ! Pour l’heure, ma maison roulante m’abandonne sur le tarmac de Magny Cours bien avant l’instant de mon départ, alors que Kick et Toto bataillent déjà sur les routes de la Nièvre. Mais les obligations de l’assistance et de l’intendance sont impérieuses. Le parcours est désormais de nature à combler nos adeptes du rallye routier, avec des voies étroites et sinueuses à foison, qui signent au passage la marque de ce que nous préférons dans le Moto Tour. Nous traversons des pays insoupçonnés sous un soleil qui gagne, et les images s’enchevêtrent en un patchwork que par une coupable amnésie, je ne puis hélas partager. Parfois, le chemin se fait sentier de chèvre, je le devine par avance lorsque le road book annonce assistance interdite. Du tressautant, du brutal, du viroleux, du montagneux, du vertigineux, le traceur s’en est donné à en perdre le souffle, à en oublier le vingt-et-unième siècle, et cette théorie de petites routes tortueuses met les esprits en ébullition, les poignets en feu, réduit les jambes en accordéon. Comme toujours, la tentation est grande d’oublier les bons conseils de papa Hugo, qui m’a tant répété de m’économiser par tous les moyens possibles, car la route n’est pas jamais finie, le défi nous est rappelé au détour de chaque virage, à tout instant peut surgir un obstacle, toute accélération se conclut irrémédiablement par un freinage de trappeur. Je constate à quel point les scooters T-max sont performants : ils vrombissent de virage en virage comme des hélicoptères d’attaque et, alors que je me tue à la tâche pour les décramponner, je ne dois mon salut qu’à l’accélération de la Fazer en côte.

J’ai l’impression de faire beaucoup d’efforts pour un résultat médiocre… Mais je roule aussi souvent seul, et j’aime bien ça. Certes, l’effort de navigation et de décryptage du road book me met régulièrement en sur régime, et il peut sembler alors reposant de confier son cap à un petit groupe. C’est  toutefois une sécurité trompeuse, qui peut se révéler couteuse lorsque l’on oublie de contrôler sa route par soi-même et que le motard de tête se trompe. Mais je crois que ce dont je souffre le plus dans ces paysages de rêve, c’est de la pollution olfactive des motos qui me précèdent ; je préfère souvent m’en affranchir. Je constate aussi avec une certaine déception une propension de chacun à rouler pour soi, sans aucune notion de solidarité : pour peu que le pilote qui assurait la navigation depuis trente kilomètres se trompe à une bifurcation, les autres s’engouffrent sur la bonne voie sans ralentir, comme s’ils étaient manipulés par un démon qui les contraindrait à « torcher » tout ce qui roule. Et puis se tirer la bourre durant des centaines de kilomètres est épuisant, dangereux même. Je reste très sceptique en voyant une majorité de participants, à laquelle je me joins parfois sur les petites routes tortueuses, gazer comme des ânes dans les lignes droites, avoiner comme des bœufs dans le sinueux, et prendre une heure d’avance au contrôle horaire. Et ça ne semble pas être la simple erreur du débutant angoissé par la peur de se fourvoyer en cours de route, qui chercherait à préserver la plus grande marge de sécurité horaire possible. Quelques jours de route me laissent à penser que je devrais rouler plus calmement, vœux pieux, et mieux gérer ainsi le temps de trajet dont je dispose. D’autant que la précipitation est souvent source d’erreurs d’orientation dans ces parcours aux changements de direction incessants.

La spéciale d’Aigrefeuille me surprend. J’ai gardé de ma reconnaissance un souvenir imprécis, et la montée qui précède le départ me déstabilise, comme si j’avais pu le manquer ! Cette impression de déjà vu est cependant une excellente mise en condition pour l’aborder. Hélas, comme de coutume tout au long du Tour, l’attente au départ de l’épreuve se révèle assez longue, et la douce température des gommes à l’arrivée du contrôle horaire n’est plus qu’un lointain souvenir au moment de passer la cellule d’entrée. J’ai l’impression de rouler avec bien trop de retenue ; en effet, je ne me trouve pas en terrain inconnu, mais en définitive, j’ai le sentiment de toujours attendre un virage qui tarde à se révéler. Et comme on nous a signalé que la fin du parcours est fraîchement gravillonné, je rends encore la main. C’est donc un sentiment mitigé qui m’accompagne au point de sortie, renforcé par l’habituelle évaluation du commissaire : bon temps dans la moyenne. Kick, lui, assurera avoir remis une bonne pelletée de charbon sur le gravier, et gagne les félicitations du chrono ! Toto n’est pas en reste !

Mont Dore : décidemment, difficile de jouir d’un temps riant au pays des volcans à cette époque. Du coup, le problème des pneus froids prend une importance particulière au départ du véritable circuit routier que je vais devoir affronter maintenant. J’ai assez envie de mettre à profit toute la route, mieux en tout cas que je ne l’ai fait lors des premières spéciales. Je vais être servi ! Certes, je m’efforce de chauffer les gommes durant les premières successions de courbes, mais l’envie de jouer les païlotes me prend probablement trop vite. La sanction ne se fait pas attendre, dans une longue courbe à droite. Je tutoie la glissière, en pleine recherche de vitesse sur le dos, alors que la Fazer m’y a précédé. A cet instant, je repense à ce projet fou de rallier Toulon… qui s’achève ici.

Les commissaires viennent à mon secours et rapatrient la moto dans le gazon merdoyant, à l’intérieur du virage. Ils me pressent de repartir, sans comprendre que la fourche est vrillée. Je finis par les écouter et remonter en selle, guidon tordu, tube gauche plié. Séquence enduro sur le green, séquence émotion aussi, parce que je suis très accablé par ce qui m’arrive : et le public en face m’applaudit ! Jamais telle manifestation de solidarité ne m’a été si précieuse, en pareille occurrence ! Merci à vous… Mon temps de 7’22 sanctionne une certaine insuffisance de pilotage et, moral à zéro sur le parc de sortie de la spéciale, je songe à déclarer forfait. Je ne réalise même pas que je viens de longer le fourgon de City bike qui s’y trouve garé, mais pourquoi au juste ? J’avise enfin Didier qui met la dernière main à la restauration de la Ducati de Kick, qui vient de se vautrer probablement au même endroit que moi. Kruel tout juste débarqué soutient tout ce beau monde. Ah, quelle belle prestation des Rhino’s boys, très remarquée. J’apprendrai par la suite que Kick conserve religieusement deux grains de pouzzolane coincés au contact de son bocal de  liquide de frein lors de sa chute. Ce matériau d’origine volcanique se présente sous la traître forme de scories de couleur grenat officiant comme un roulement à bille sous les roues du motocycliste infortuné. Il me semble que cette présence sur notre chemin relativise notre faute, et pose quelques questions au sujet des conditions de course.

A ce propos, Christian, un spectateur, explique dans le courrier des lecteurs de Moto Journal du 1 novembre 2007 que l'organisateur aurait fait rouler plusieurs voitures dans la spéciale avant le passage des concurrents (à titre d'ouvreurs si j'ai bien compris), et que certains passage à grande vitesse auraient répandu du gravier sur la chaussée. Il s'émeut du fait que de nombreuses chutes aient eu lieu dans deux ou trois virages précis, dit-il en substance, constatant que les commissaires ne disposaient d'aucun balai pour nettoyer la piste (eh oui, Mont Dore est une véritable piste une fois la route fermée, et c'est certainement comme ça que la majorité des pilotes l'a considérée). Ma conclusion, amère, rejoint la sienne, sous réserve que les faits soient avérés (je vous jure que, ressorti de la spéciale fourche tordue mais non blessé, je ne suis pas redescendu à pied pour vérifier) : le fait que les commissaires aient pu être dans l'incapacité de nettoyer la chaussée est grave, tout particulièrement du point de vue de la sécurité, mais aussi de l'enjeu sportif et financier pour les concurrents. Parce que la glorieuse incertitude du sport a ses limites, et la responsabilité personnelle des coureurs s'arrête où commence celle de l'organisateur, dusse-t-elle n'être que morale. C’est ici que certains pilotes ont perdu tout espoir de résultat au Moto Tour.

Parenthèse refermée, c’est alors que le défi prend une dimension quasi mystique : le Team Rhino sauvé de la débâcle par la volonté divine, ça t’en bouche un coin, non ? Didier, Kruel et NDJ conviennent pour mon compte que je m’en vais suivre mon road book jusqu’à Clermont-Ferrand, ville étape, la moto étant roulante. Pendant ce temps, NDJ va mettre le paddock à feu et à sang pour extorquer un tube de fourche de Fazer, mais en vain. C’est un téléphone à la concession Yamaha de Clermont qui révèle l’impensable : la pièce de collection s’y trouve disponible. Mais le temps presse, et NDJ ne trouve aucun véhicule pour s’y rendre ; le bouclard s’engage à prolonger son ouverture jusqu’à son arrivée, et une jeune et délicieuse motarde clermontoise accepte de véhiculer notre manager (qui est prêt à tous les sacrifices, c’est maintenant certain), après une négociation ardue. Autant dire que je n’en reviens pas de le voir présenter son trophée de guerre à mon arrivée au parc assistance ! Et comme on se fait beaucoup de souci pour bien peu de chose en somme, le changement du tube plié prendra l’apparence d’une simple formalité que Didier expédiera sous les spots avec l’aide efficace de notre voisin de stand,  mécano BMW. Moi ça me scotche, ça me bouleverse. Comment remercier chacun pour cette extraordinaire conjonction de solidarités et de compétences ? C’est peu avant que débute cette bataille que NDJette a débarqué cette après-midi, et je me réjouis de ce que son renfort de charme contribue au réconfort indispensable de notre gouverneur. Enfin, par un heureux concours de circonstances, on annonce ce soir brouillard au Mont Dore : la spéciale est annulée pour les coureurs FFM pour raison de sécurité. Je crois bien que dans mon grand trouble, je n’avais même pas envisagé l’éventualité de remettre le cuir pour cette épreuve de nuit, et ce décret me convient à ravir… Mais les pilotes IRC eux n’y échappent pas, par l’effet d’une mystérieuse décision de l’organisateur ; sans doute ne sont-ils pas faits du même bois que leurs concurrents ? Il en découle que la comparaison entre les résultats des deux catégories devient définitivement impossible, ce qui fera monter la colère d’un petit contingent de pilotes FFM de pointe ; elle éclatera à Toulon, avec pour détonateur la base chrono nocturne…

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Budo des Picarloux, un autre Team et une autre figure mythique du Moto Tour

Fazer rénovée au départ de Clermont Ferrand, vendredi et ses six cent vingt kilomètres d’étape marathon constitue sans doute le clou du spectacle en nous amenant d’une traite, si l’on peut dire, à destination. En fait, il faut compter avec un léger détour par le Pôle Mécanique d’Ales. Oh, banal divertissement, tu peux me croire. Quoi de plus naturel que d’aligner ces quelques centaines de bornes, qui nous font traverser les perspectives extraordinaires des Causses sous un soleil victorieux et nous projettent déjà vers notre but, puisqu’il suffira d’affronter en passant la simple formalité du parcours rallye du Pôle, suivi dans la foulée du circuit de vitesse ? Seulement voilà, changement radical de climat à Ales et grosse journée dans les roues déjà ; c’est qu’il y ferait presque trop chaud, et la surprise du routier est d’un genre bien particulier ; je ne sais toujours pas si ça m’a plu, façon de dire… tant ce parcours me semble « fabriqué », et scabreux. Une courte montée très raide lui sert d’ouverture, et t’expédie sur orbite si tu n’y prends pas garde. Au pied de la grimpette, je médite sur la cassure à angle aigu que je devine à son point d’apogée ; aucune idée du revêtement qu’il présente. Banco, la prudence est bien plus que de rigueur, elle est vitale ! La suite se présente comme la Foire du Trône, version montagnes russes. Changements constants de structure et d’adhérence de la « chaussée », brutales sautes de directions, emprunts de portails coupe-frittes menaçants et de caniveaux, il faut incontestablement des talents de clown équilibriste pour bien figurer dans ce traquenard, qui se raccorde par un dévaloir au circuit de vitesse, sorte de conversion par l’absurde de l’environnement du coureur protéiforme. Je suis très soulagé d’en ressortir intact, surtout après mes exploits de la veille qui réduisent incontestablement mes ambitions, et me ramènent en fond de classement. Eh bien restons zen, calme, cool : plus que trois cents kilomètres à accomplir pour gagner Toulon. C’est un peu le marche ou crève qui débute, avec certes de belles perspectives par endroit, mais aussi d’interminable et filandreuses visites d’agglomérats ruraux, de banlieues parfois limités à trente kilomètres heure et enfin la nuit qui me double sur la route d’Apt. L’esprit brouillé, l’entendement en berne, je suis dans l’obscurité un petit groupe de moto, trop content d’être guidé à bon compte. C’est que la navigation devient incontrôlable pour moi dans le noir. Le fléchage joue aux abonnés absents, et j’ai de grandes difficultés à interpréter mon road book. Seulement voilà, le petit train manque un aiguillage, et la recherche du paradis routier se mue en châtiment, même à la lumière du xénon. Et puis il y a ce contrôle de passage qui disparaît dans la nature, que je ne recherche pas parce que nous retrouvons le fléchage dans une petite ville un peu plus loin. C’est exténué que je décrypte les premières senteurs iodées, qui réveillent mes récepteurs plongés dans la torpeur et m’annoncent que je touche au but. Mais aussi à l’enfer routier de la côte d’Azur, et ses empilements de banlieues, villes et villages collés les uns aux autres. Décidément, qu’on en accepte ou non les tenants et aboutissants, faire arriver le Moto Tour dans les grandes villes est une funeste erreur que l’organisateur nous inflige, certes justifiée par des impératifs financiers et médiatiques. Avec Toulon, cette hérésie singulière atteint son idéal. Otez les bagnoles, qu’on voie la plage !



Samedi : si l’entrée de Toulon est peu supportable (même « neutralisée » par l’installation d’un CH avancé), on ne se réjouira pas plus du gymkhana que la sortie de la boucle du jour nous impose. Ces deux cent quarante kilomètres vont nous donner l’opportunité de tester les plus improbables sentiers trialisants de l’arrière pays, qui desservent quelques hameaux dont les habitants doivent bénir notre visite. Je suppose que nous les avons tous pratiqués, il ne doit pas en exister d’autres. En m’y cassant les reins, je m’interroge avec stupeur sur la possibilité d’y faire passer les sides…chose que je ne parviens pas à concevoir. En contrepartie, l’organisateur nous offre la montée mythique vers le circuit du Castellet par le Beausset ; je me demande qui l’aura parcourue sur le mode « street legal »… L’intérieur des terres est magnifique, je savoure ces instants de vrai plaisir. Nos routes sentent le thym, la lavande… et la gomme, dit la Bouillotte. J’aborde la spéciale de Pourrières très prudemment ; je me souviens de ce fameux esse qui, s’il était mal négocié, m’enverrait directement embrasser la pierre locale ; d’ailleurs, la presque totalité de l’épreuve a pour cadre cet environnement encaissé de rochers menaçants, du moins lorsque je songe aux conséquences d’une sortie de route. Je sais maintenant qu’il est possible de s’en tirer avec seulement de fortes contusions, non sans devoir accepter de récupérer l’épave de sa machine à la pincette à épiler, comme me l’apprendront au soir le valeureux équipage rescapé d’un side réduit à l’état de ruine. La spéciale de Puget qui suit est bien plus conciliante à première vue, rapide et, me disent des locaux, sans difficultés particulières… Sauf peut-être pour claquer un chrono, les gars ? Elle se développe à flanc de colline, épousant le relief en de magnifiques courbes bien serrées qui alternent avec les fameux passages « où il ne faudra pas couper ». Tiens, je crois bien qu’en attendant, je vais me faire resservir un verre de jus de raisin en la bonne ville de Puget, dont le maire semble être un inconditionnel du Moto Tour. La bourgade vit au rythme tonitruant du Tour ; les haut-parleurs y répandent la parole prolixe de l’animateur annonçant le nom des concurrents à leur arrivée sur la petite place provençale qui accueille la neutralisation avant la spéciale, où chacun est invité à collationner à l’invitation de la municipalité.

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Je village du Moto Tour à l'arrivée à Toulon

Samedi soir : je renâcle, et je ne suis pas le seul. La révolte gronde contre la spéciale base chrono prévue cette nuit, encadrée de plus de cent kilomètres au programme quand même. C’est de cette épreuve au tracé secret que NDJ n’a pas eu connaissance lorsqu’à l’instigation de JP 748R, il projetait l’organisation d’un repas festif qui devait réunir ce soir le Team Motorhino et ses amis du Sud ; la mauvaise surprise, signalée à la veille du départ de Reims, nous prive de cette rencontre très attendue, et c’est rageant. Dans mon esprit, l’arrivée à Toulon concrétise l’aboutissement d’un défi singulier qui mérite tout autre chose qu’une brutale remise en route nocturne des motos, sur des routes certainement piégeuses, avec des départs qui vont se prolonger jusqu’à 1h45 dimanche matin pour les moins chanceux ! Certes, les préoccupations des participants peuvent bien différer radicalement sur cette question, entre les pilotes professionnels, licenciés IRC ou FFM, et les anonymes du peloton qui constituent pourtant le socle presque indispensable aux premiers pour briller, en donnant au Moto Tour l’importance médiatique que sa taille aussi lui confère. Le Tour est ma première expérience de la compétition, comme pour nombre de mes compagnons de route. Arrivé à Toulon, je voudrais pouvoir fêter cette première victoire en rendant visite à d’autres teams par exemple, ce que je n’ai jamais eu l’énergie ou le temps de faire durant toute la semaine, ou célébrer les retrouvailles avec les amis. Ce qui fut possible auparavant ne l’est plus cette année, avec pour cause  un exercice de conduite nocturne au caractère burlesque ! Que ce genre de désirs n’entre pas dans le cadre d’une compétition à très haut niveau réunissant exclusivement une élite de pilotes d’usine se conçoit. Mais le Moto Tour reste un rallye routier (particulier certes), dont beaucoup des concurrents issus de ce milieu aimeraient préserver la convivialité solidaire ! Sans eux, que sera le Moto Tour ?

A cet instant, quand bien même personne chez les coureurs ne peut prétendre ignorer la programmation de cette boucle nocturne ni sa légitimité contractuelle, l’inconsistance du défi sportif pour les uns ou une franche lassitude pour d’autre alimentent la grogne qui monte dans le parc coureurs. Le célèbre chevalier grolandais Sergueï prend la tête de la contestation qui réunit plusieurs pilotes de pointe FFM mécontents des disparités de traitement qu’ils constatent entre leur catégorie et celle des IRC, disparités qui rend toute comparaison de performance et de classement scratch impossible (Mont Dore nocturne annulé pour eux, couru par les IRC). La spéciale de nuit base chrono sert de détonateur et une rencontre improvisée avec Marc Fontan a lieu à proximité de la cellule de départ du paddock. Les propos fusent, le cercle des contestataires est compact, Marc n’est visiblement pas champion de la communication : il se débat comme un diable, pique, réfute, accuse, émet des fin de non recevoir et des propos d’impuissance, renvoyant les pilotes à l’exclusion inéluctable que leur refus leur fait risquer.

Donc… je prends évidemment le départ, comme tout le monde à ma connaissance. Laminé par l’effort de la semaine, je découvre, au bout d’une longue progression dans la nuit à travers les collines provençales, une barrière fermée au milieu de nulle part, qui interdit le passage du chemin de service dont le road book confirme pourtant la validité… Pris d’un fort doute à composante civique, je suis prêt à faire demi-tour, mais la chance veut que le pilote du team Armée de Terre que je viens de rejoindre décide d’une opération commando destinée à lever l’obstacle. Prêt à me soumettre, que j’aime soudain l’autorité ! Nous pouvons nous présenter au contrôle horaire dans les temps, et j’aborde la section chronométrée fixée à soixante kilomètres heure de vitesse moyenne la trouille au ventre. Je n’y vois guère, sur cette étroite route défoncée, en apparence plutôt destinée aux engins de travaux publics. La base est interminable dans les ténèbres que mon phare dissipe trop mal. Les changements de profil et de direction brutaux et imprévisibles me frappent comme des coups de poing au plexus ; l’exercice est réellement dangereux pour qui, le contexte le veut, s’impose tout naturellement de relever le défi de la compétition, et je repense au fait que nos longues liaisons des jours précédents furent parfois basés sur une moyenne réduite à cinquante-cinq kilomètres heure. Il est trop facile d’envoyer ainsi dans la nuit de purs amateurs, auxquels le Moto Tour prétend réserver une grande considération, pour les exposer à des risques qu’ils ne sauront pas toujours mesurer de manière pertinente, contrairement au compétiteur professionnel, et de se retrancher derrière le principe selon lequel chacun assume ses propres risques et responsabilités. L’organisateur porte  à mon sens cette nuit une responsabilité morale dont il ne pourrait se dédouaner en cas d’accident touchant un débutant en rallye, et c’est grave. Je ressors fâché de cette expérience, convaincu d’avoir bénéficié de la mansuétude des dieux de la Base Chrono tout à l’heure. La suite ne sera guère glorieuse non plus, avec erreur de navigation en groupe, puis une longue corvée de retour par les vicinales et la banlieue de Toulon, dans l’ignorance totale de ma position. Je suis mon mentor Kick, dont l’expérience me rassure. Il est plus de deux heures du mat’…


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Dernière édition par Les Animateurs le 11 Déc 2007, 20:02; édité 3 fois
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MessagePosté le: 11 Déc 2007, 19:24    Sujet du message: Répondre en citant

 
 
 
Rhino2007016 
 
Le dimanche on a quand même réussi à se faire un BBQ
Merci La Bouillotte !!
 

Dimanche, le mythique Mont Faron est au programme. Ces derniers vingt-deux kilomètres se doivent d’offrir un couronnement glorieux à notre périple ! Je ne serai pas déçu ! Le Mont Faron domine Toulon et la plus belle rade de la Méditerranée, dixit les Toulonnais, et je suis émerveillé par la beauté du spectacle qui s’offre à nous à mi-pente, depuis le départ de la spéciale. Le temps est resplendissant, la mer souveraine, et cette minuscule route tortueuse inconnue que nous allons parcourir « à l’envers » s’accroche au flanc de la montagne. Précédée du passage dans des hameaux verticaux d’ocres et de roses chamarrés arrimés au contrefort du mont, elle débute par quelques virages presque normaux, pour s’élever vivement dans la pinède, entre rocailles et végétation bigarrée ; les perspectives sont vertigineuses et j’aperçois quelques spectateurs qui se sont hissés sur des pitons inaccessibles en apparence. Je m’élance pour mon dernier run ; ne pas me vautrer, négocier les premiers lacets, puis les enfilades plus rapides et bon sang, voici déjà venir l’ultime série d’une bonne douzaine d’épingles à cheveux repliées l’une sur l’autre ; comment reprendre mon souffle ? J’ai l’impression de piloter un marteau piqueur, la roue avant dérape, le train arrière s’affole, je fais de l’approximation mon ultime rempart contre l’adversité, pour enfin aboutir à la libération finale sur le plateau sommital. Un bon temps, dans la moyenne, me disent les commissaires, allons donc… Je m’en moque un peu, complètement étourdi par cet effort suprême. Je crois que je souris bêtement à cet instant, comme béatifié contre mon gré, incapable de tendre mon carton de pointage. Le retour en convoi est aérien, immatériel, dans un paysage parfaitement féérique ; il se déroule à toute petite vitesse par la sublime route d’accès normale au Faron, qui déverse ses lacets en pagaille en plongeant dans la Méditerranée, sous la sauvegarde de la CRS.

Le retour dans le Nord s’effectue dimanche en fin d’après-midi, sur ordre du maréchal des logis Kick : qu’est-ce que neuf cents misérables kilomètres de nuit pour rejoindre le nid ? Je veille à la place du mort du camping car sur la concentration de nos conducteurs, qui piquent du nez successivement et se relaient au volant, et nous pointons dans le crachin grisâtre de Mayenne au petit matin, sans incident autre que la tentative de panne de carburant sur l’autoroute orchestrée de main de maître au cœur de la nuit par NDJ et moi-même : il ne restait pas un dé à coudre de mazout dans le réservoir, arrivé à la pompe.

Le team Motorhino a bien mérité de la patrie bouselandaise, avec une belle vingt sixième place de Toto ; Kick eût été placé dans ces eaux sans sa chute de Mont Dore, et je prends conscience au passage de cette dure loi sportive qui le relègue en fond de classement, parce qu’il ne sert pas à grand-chose de rouler à la perfection durant deux mille huit cents kilomètres de liaisons si tu commets la moindre erreur en spéciale. Moi, contestataire compulsif, je voudrais que le routier soit valorisé dans le cadre de cette compétition particulièrement longue qu’est le Moto Tour, de manière à ce que la moindre anicroche en spéciale ne soit pas « éliminatoire ». Ou alors, il faudrait pouvoir en multiplier le nombre par deux, dans une option principalement orientée rallye ; on comprend sans peine quelle impossibilité une telle proposition soulèverait ! Mais je sens que je vais encore fâcher ceux qui savent. Alors je dis ça, je dis rien, n’est-ce pas !
 
Rhino2007024 
 
Ca se lache toujours un peu vers la fin du Moto Tour. Ambiance garantie.
 
 
Au terme de cette aventure somme toute bien étrange, je reste très partagé.
Tant d’entre nous se prennent de passion pour ce grand défi qu’ils rêvent grandeur nature, qu’ils fantasment sans mesure… il semblerait provocant ou malvenu de bouder mon plaisir. Pourtant, ébranlé par les prescriptions des Grenelle de tous bords, convaincu par Marc Fontan lui-même de la difficulté toujours plus grande d’organiser une entreprise aussi ambitieuse, face à des pouvoirs publics qui prônent le risque zéro et condamnent de plus en plus toute extravagance, je reste perplexe face à la finalité et la légitimité de ce type de compétition motorisée et polluante, ainsi que sur les orientations futures du Moto Tour. C’est aussi le flicage envahissant, la normalisation étouffante, le politiquement correct asphyxiant qui sapent sourdement ma résistance et une part de mon plaisir à participer. Ces contraintes, l’organisateur les applique avec une rigueur grandissante, semblant dans l’impossibilité d’en juguler la montée en puissance : la plupart des consommateurs d’aventure n’y trouveront pourtant rien à redire. C’est également un investissement lourd en temps et en argent, dans lequel il semble indispensable de compter une bonne assistance, capable de sortir d’affaire le pilote en cas de coup dur. Faute de quoi un simple accroc peut réduire à néant tout espoir de joindre Toulon. Et puis le Tour demeure victime de ses questionnement et contradictions, déchiré entre l’ouverture aux amateurs et la professionnalisation, avec cette tentation omniprésente de l’allégeance au grand cirque médiatique et à la finance toute puissante. Tout ce qui rend notre condition d’anonymes parfois peu gratifiante, à nous qui cherchons avant tout le partage d’une aventure hors norme à moto entre copains, avec les moyens du bord, et qui répudions par conviction les grand-messes à la gloire du fric et les batailles politico-sportives. J’aimerais encore, détail métaphorique, qu’il accorde plus d’égards à l’information des pilotes, qui aujourd’hui comme à sa genèse en sont encore réduits à déchiffrer à 22 heures au parc fermé trois feuilles de papier claquant au vent, aveuglés par le contre-jour d’un réverbère, pour prendre connaissance de leur heure de départ de l’étape du lendemain ou de leur classement.

Mais le Tour à été principalement pour moi l’occasion exceptionnelle de rencontrer des personnes que jamais je n’aurais croisées sans internet. C’est l’histoire d’une longue complicité électronique qui trouve ainsi l’un de ses accomplissements, par le truchement du site Motorhino, gloire à son Guide Gana, et au séditieux Colonel Klink. C’est la découverte de la Mayenne, que je ne connaissais pas, mais j’ai des excuses, et ses stars de l’écran : Eric est Kick, Christophe est Toto, Vincent est NDJ, Hugues est Hugo, alias Karoshi, Didier joue son propre rôle. Ils m’ont accueilli avec cœur et générosité, ils m’ont soutenu au sein du team Motorhino, je leur dois tout dans cette aventure, je les aime. Bernard est Bernard Bracam. Mention d’honneur à Kruel le pionnier, qui n’hésitera pas à nous rejoindre à Toulon en passant par Mont Dore et Clermont sur old Lady, histoire de s’assurer un retour difficile, et aux amis du Sud qui se reconnaîtront. La vie du team n’a pas été toujours béate, mais chacun y a apporté ses ressources, pour le meilleur. Ce plaisir, cette aventure-là, c’est aussi le Moto Tour. T’en aurais voulu plus, toi ?
 


Toulon, samedi 6 octobre, fin d’après-midi : Francesco Scuderi est installé à la table du team Motorhino ; sur un ton enthousiaste, il commente la démarche qui réunit les membres de notre micro communauté virtuelle, comme s’il était soulagé par le retour à un ordre antique : « Ah mais c’est génial, vous avez eu la volonté de bousculer le virtuel, pour pratiquer le partage dans la vraie vie, et ça, c’est essentiel ! » Il semble maintenant nous trouver moins fous que tout à l’heure… Je le soupçonne de se tromper.


Bernard Bracam, 30 octobre 2007
 

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MessagePosté le: 01 Fév 2010, 15:22    Sujet du message: Répondre en citant

 

Des Photos dans l'Album
et merci au Motorhino pour
l'autorisation d'utiliser les siennes et sa mise en page.

 
Rhino2007005
 
Quelques Bitumeurs et Rhino-Bitumeurs à l'arrivée à Toulon
sur le caré VIP du Motorhino Blitz Racing Team

 
 

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